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Voyage d’un vivant parmi les morts

31 Jan

The anatomy lesson of Dr Nicolaes Tulp *oil on canvas *169 x 216,5 cm *signed t.c.: Rembrant. ft: 1632

La Justice n’est pas la seule à demander des autopsies, qui seront pratiquées dans un Institut Médico-Légal, suite à un crime de sang ou à une découverte de cadavre.

Dans tous les hôpitaux, il existe des laboratoires d’anatomie-pathologique où l’on effectue non seulement l’analyse de pièces opératoires, mais aussi des nécropsies demandées par les Médecins des services où nos malades sont décédés.

Tous les cadavres ne sont heureusement pas fouillés car il existe des «oppositions». C’est à nous de nous opposer, dès notre admission en signant un écrit, à cette pratique qui est loin de préserver l’intégrité physique d’un défunt.

On nous dit que cette autopsie hospitalière est nécessaire à la recherche scientifique, en comparant le dossier clinique à l’évolution de la maladie qui vient de déboucher sur une issue fatale. Nous prendrait-on pour des souris de laboratoire ?… mais à l’époque je ne me posais pas ce genre de question car j’étais avide d’apprendre ce métier hors du commun !

Je venais juste d’avoir mes 17 ans et j’étais le plus jeune ouvrier de France à pratiquer des autopsies humaines. A moi seul et sur une période de trois années, j’ai pu ouvrir et refermer plus de 1200 corps. Le Professeur Guy Chomette, Chef du Laboratoire Central d’Anatomie-Pathologique du Groupe Hospitalier La Pitié-La Salpêtrière, me félicita même pour cette collaboration.

Au départ l’idée de cet examen cadavérique était bien loin de m’enchanter, autant que celle de fleureter avec la mort. C’est la curiosité qui me poussa à accepter cet emploi de « garçon de salle d’autopsies » pour effectuer un voyage initiatique aux frontières de l’horreur et du morbide.

C’est René, un vieux monsieur proche de la retraite, qui était chargé de me montrer le rituel d’une éviscération humaine car cela ne s’apprend pas dans une école. Le savoir ne se passe pas de père en fils, comme chez les anciens bourreaux, mais à l’ancienne de bouche à oreille.

Il y a tout un cérémonial macabre et voici l’apprentissage que j’y ai vécu, en le relatant dans des notes de l’époque qui datent de 1972 et que je viens de retrouver dans mes archives :

« Le corps est sorti d’un frigo, il est posé sur un chariot et enveloppé dans un drap blanc. Avec René, nous empruntons un ascenseur qui nous amène au sous-sol qui pue la mort. Cet endroit est triste, lugubre et froid. René ouvre une porte, c’est la salle d’autopsies qui comporte sept tables en inox. Le macchabée est déposé sur l’une d’entre elle et René place un billot de bois sous sa tête. Nous nous habillons en chirurgien et René commence l’autopsie. Il prend un couteau de Brunswick et trace un Y dont les deux branches partent des épaules pour se rejoindre au sternum avant de descendre jusqu’au pubis. Une matière jaune apparaît, c’est la graisse. René découvre la cage thoracique et ouvre l’abdomen qui dégage une odeur putride de merde, de sang et de viande avariée. Les intestins sont gris et ce que je vois n’est présenté dans aucun manuel d’anatomie, c’est l’horreur de la réalité du corps humain, c’est-à-dire un tas de chair et d’os dans lequel la vie n’est plus présente. René prend un sécateur pour couper le plastron thoracique sous lequel se trouve le cœur et les deux poumons.

Entre temps les médecins sont arrivés pour procéder à l’éviscération complète et aux prélèvements qui seront conservés, avant d’être analysés au laboratoire. Soudain René coupe le cuir chevelu du mort, d’une oreille à l’autre par derrière, comme pour lui faire un scalpe sioux, puis il tire la peau de l’arrière vers l’avant du visage exactement comme Fantômas lorsqu’il enlève son masque. Le crâne apparaît alors et René l’attaque à la scie circulaire. L’odeur du découpage de la boîte crânienne est inoubliable. René prend un burin et un marteau pour finir l’ouvrage, puis passe ses doigts entre l’os et les méninges, tire un grand coup sec dans un bruit de « scratch » et pose la calotte crânienne sur le rebord de la table. Il découpe les méninges avec de petits ciseaux ronds, tire le cerveau vers lui, découpe la membrane qui sépare le cerveau du cervelet, prend un bistouri qu’il engage profondément dans le canal rachidien pour aller couper la moelle épinière, avant de le faire expertiser par les médecins, puis place le tout dans un récipient rempli de formol pour le fixer et le découper en tranche un peu plus tard. L’hypophyse est extraite de la selle turcique et placée dans le liquide conservateur. Les sinus sont ouverts avec de petits ciseaux et le médecin vérifie s’il y a présence de caillots.

A la fin de l’autopsie, les médecins remontent et René pose de la sciure, au fond de la barque humaine vide, avant de remettre tous les restes des organes découpés. Sciure par-dessus et couture à la ficelle à l’aide d’une grosse aiguille de cordonnier (la même qui nous permet de recoudre le cul de la dinde de Noël lorsqu’elle a été farcie). Un peu de sciure dans la tête, puis de la cellulose. On replace le crâne, remet le masque pour le suturer à l’arrière afin que personne ne puisse se rendre compte de l’acte que nous venons de commettre. Le macchabée est lavé au jet d’eau et à la brosse de chiendent pour effacer toute trace de sang, puis replacé sur le chariot, séché avec son drap, remonté, replacé au frigo avant de l’habiller et de le présenter à la famille ».

Après cette expérience qui a sans nul doute été traumatisante, j’ai pu acquérir une philosophie de vie qui consiste à prétendre que tous les êtres humains sont identiques et qu’il est inutile de vouloir se sentir supérieur aux autres.

Belle leçon d’humilité pour ceux qui ont choisi de nous asservir car personne n’est parfait et celui qui prétend l’être se ment à lui-même !

Écrit par Philippe Chauveau-Beaubaton, le 23/05/2007

 

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