Publié dans Annette

La légende du fils du lion


Mon père est né en Algérie, dans un petit village nommé El Kantara, la porte du désert.
Portail doré de son cœur où se niche une véritable toile de maître.
Ses joies, ses souvenirs d’enfance y sont enfermés à jamais.
Dans ses grands yeux sombres dansaient ses gorges majestueuses aux sommets vertigineux où un oued bordé de palmiers luxuriants côtoyait des monts et des vallées à couper le souffle.
Des gouttes de couleurs émaillaient les ocres désertiques et arides des montagnes telles des brumes multicolores qui égayaient les rochers ourlant les berges assoiffées.
La splendeur du ciel et la nudité de la terre berçaient son enfance.
Je l’imagine encore et encore se noyant dans l’infini écoutant ses dunes chanter.
Là-bas, lorsqu’une ombre se glissait sur mon visage il me chuchotait à l’oreille : « A l’envers des nuages, il y a toujours le soleil »  Alors je lui souriais et je lui demandais : « Papa , pourquoi aimes-tu tant ce pays ?»
Dans un calme olympien, il me répondait : « Quand tout n’est que cailloux et sable, lève tes yeux ma fille vers les étoiles et rappelle-toi ceci : sans un grain de sable, si petit soit-il, que serait l’immensité du désert ? »
Dès lors, j’ai appris à aimer sa terre, à laisser vagabonder mon esprit au delà de mon regard.
La blancheur du ciel, la sérénité de l’air, la pureté de la lumière m’ont imprégné et ont tracé en moi un sillon immortel.
Son immense jardin était le reflet de son âme.
Abricots veloutés, dorés par le soleil, citrons lises, juteux et pimpants, amandes cloîtrées dans leurs coques pastels tendres se disputaient son étendue.
La bergerie  jouxtait la demeure. Quelques moutons maigrelets paissaient l’herbe rupestre à l’ombre des oliviers.
A l’aube, son frère les emmenait pâturer au bord de l’oasis.
Sous une chaleur écrasante, il lui apportait son repas du midi.
Ensembles adossés sous la silhouette  d’un vieux tronc tortueux,  ils découvraient  le contenu de la musette. Fromage  de chèvres, quelques dattes et galettes garnissaient celle-ci.  Un repas frugal et vivifiant qu’ils savouraient en silence dans la senteur tiède du figuier. Leurs lèvres teintées de jus, embaumaient le parfum des fruits murs.
Le troupeau bêlant s’abreuvait sous un ciel brûlant, leurs cloches tintaient discrètement et les collines se partageaient leurs échos.
Le soir, le soleil se fanant, houlettes en main, ils parquaient le troupeau dans l’enclos et distribuaient le maigre fourrage.
Si le ciel laissait tomber ses perles, l’oasis se gorgeait d’eau s’étalant au-delà du pont, creusant des méandres, mais si il la leur refusait l’étendue d’eau tarissait rapidement.
Alors, chaque matin, il préparait son âne pour aider dans les jardins.
A l’aide d’une pioche il éventrait la terre, créant de petites chenaux afin d’ abreuver les arbres fruitiers et le potager.
Le soir, ayant bien fatigué ses pieds, l’âne retrouvait son étable. Une auge remplie d’orge l’attendait.
Les quatre saisons obéissaient encore au calendrier.
L’hiver, était pour lui, petit garçon, une saison euphorique.
Du ciel gris et morose tombait un fin duvet de cygne et rendait El Kantara enchanté et magique.
Ces lendemains de grands froids, la nature en robe nuptiale lui offrait de jolis cadeaux suspendus aux arbres. Le givre capturait les derniers fruits accrochés à leur branche.
Ses amis et lui cueillaient avec délicatesse ces jolies boules de verre colorées, les embrochaient à l’aide d’un jonc et les suçaient gloutonnement. L’arôme des agrumes captifs titillaient leurs papilles. Ils avaient imaginé l’originel glaçon à lécher.
Les vendredis de temps ensoleillés et illuminés, la famille se promenait et empruntait les venelles ceinturant le village. Là, quelques vignes abandonnées jetaient leurs racines et offraient aux passants de délicieux raisins gorgés de soleil. Mes grands-parents profitaient de cette aubaine. Ils cueillaient quelques grappes qu’ils partageaient avec les enfants. Tous s’en régalaient tout en poursuivant leur chemin. Ils débouchaient sur la place du village rouge nommée Dachra traqués et talonnés par une ribambelle d’abeilles éméchées par le nectar suave. L’endroit était chaleureux, il faisait bon de discuter, de partager des moments de détente, de boire un thé et de laisser plonger le regard vers l’horizon. Les ombres frôlaient l’herbe sèche où le jour s’exténuait et n’avait que pour but d’amener la nuit qui venait doucement.
Alors, le ciel dressait son tapis de couleurs et retrouvait la lune et sa constellation d’étoiles à l’éclat incomparable.
Les jours de fête, mon arrière grand-père faisait un méchoui de mouton et ils allaient le déguster au bord de l’oasis. Pieds nus, les enfants s’amusaient à grimper aux sommets des palmiers.  Animés par les clameurs de la foule, ils gommaient leur vertige , amplifiant de vitesse. Le plus agile récoltait les éloges des aînées. Fier, il se pavanait dans le public le visage triomphant. Après la sieste, ils se baignaient dans la pénombre de la palmeraie.
Lorsqu’un orage s’annonçait, le ciel se couvrait de sombres nuages, des éclairs jaillissaient et déchiraient la nue qui vidait ses eaux. Mon père aimait se confier à ce firmament en démence. Alors séquestrant sa peur, il allait patauger dans les flaques ocrées par les flots vagabonds qui agitaient le sable.
Sa mère le réprimandait mais c’était plus fort que lui, il y retournait avec ses amis.
De tous petits riens le comblaient.
Les nuits d’été torride, il se couchait sur une natte tressée de  feuilles de dattier qu’accueillait la terrasse. Le ciel lui livrait ses étoiles et ses secrets.
En ces nuits féeriques où la nature s’endormait paisiblement, les sons se faisaient plus doux et de la terre montait un sentiment étrange qui l’envahissait.
Des effluves de fleurs d’orangers et de citronniers s’épousaient et parfumaient l’air . Les abricotiers bourdonnaient de papillons du soir faisant danser les pétales de chaque fleur butinée. Parfois, ils se posaient maladroitement sur son visage et de sa main il les taquinait.
Sa mère lui relatait que toutes les fleurs avaient un langage et qu’elles se confiaient  aux enfants sages dans leurs rêves. L’avait-il était suffisamment aujourd’hui pour percevoir leurs  comptines ?
En s’appliquant un peu, il pouvait entendre les bruits de l’eau qui abreuvait les champs d’orge, les heurts des épis se saluant mutuellement à chaque rafale du vent et les grésillements du grillon timide.
Tout ce petit monde le rassurait, inondait son esprit et il s’endormait bien vite.
Il se laissait alors guider dans les sinuosités de son village adoré aux façades dorées.
Son esprit voyageait, errait sans retenue, sans tabou.
Il vivait des instants d’évasion, de découverte au gré d’une romance ancestrale née de l’union sacrée de ses montagnes et de ses palmiers.
L’aurore aux lueurs safranées lui amenait un souffle paisible.
Doucement, il s’éveillait, heureux, bordé de rosée et allait embrasser sa mère.
Parfois, il s’installait dans une ruelle qui serpentait le village avec son frère aîné.
Il tirait de sa poche un instrument et le portait à sa bouche.
Son aîné l’accompagnait en sourdine porté par sa voix sans fond.
Les tendres roucoulements du roseau attiraient la foule. Il y avait tant de bien être à se sentir vivre, bercé par le son de la flûte..
L’enfant musicien aux doigts dansant sur les notes savait séduire l’assemblée qui oubliait le silence de la palmeraie grâce à sa mélodie. Il ondulait tout en suivant le vent qui emportait l’écho de son fifre. Autour de lui, s’élevaient des arpèges qui évoquaient sa patrie et déroulaient sous les yeux des passants, les mornes étendues des steppes dans leur immuable magnificence.
C’était l’âme de l’immense terre nue parfois plate, parfois avec de puissants reliefs qui se reflétait dans les paroles du jeune pâtre. Il réveillait de son chant les maisons faites de terre battue et de bois de palmier . Il dépeignait la convivialité, l’ondoiement et l’étroitesse de ses ruelles, créatrice de liens sociaux permanents.
On humait l’odeur du sol et de ses dattes sucrées à travers ce duo musicien.
Le ciel échauffé à blanc s’étendait comme un miroir au-dessus de leur tête.
Certains soirs, ma grand-mère préparait un couscous et invitait la famille. L’effervescence régnait partout dans la maison. Un moment de joie sans pareil où le fumet festif envahissait l’atmosphère.  La cour intérieure accueillait tables, convives et musiciens.  Flûtes, bendhir  incendiaient  la terrasse . Les filles se déhanchaient, tourbillonnaient utilisant chaque son, dévoilant leurs sens. La fièvre dans le sang, leurs crinières s’agitaient sur leurs épaules . Leurs jupes en corolle incarnaient les mouvements terrestres d’évasions. L’ivresse de ces friandises sonores glissait sur les parois du cerveau comme le vent sur le désert.
Plus sages, les aînés jouaient aux dominos ou aux cartes. La simplicité des petits bonheurs et des jolis instants enjolivaient leur vie rude de paysan. Le bruit de l’eau annonçait l’heure du thé et du départ.
Dés l’approche de l’été, les caravaniers descendaient au village. Mon père restait des après-midi à  épier les longs défilés de chameaux qui franchissaient la porte d’El Kantara. Ces nomades fuyaient les premières chaleurs et l’aridité des terres. Ils se rendaient au nord à la recherche d’un climat plus généreux et d’une végétation apaisante.
Le soir, étendu sur sa natte, il songeait à cette longue odyssée et  à ses contrées traversées.
Il connaissait les mœurs et les coutumes des touaregs.
Il faisait aussi connaissance avec l’animal précieux qu’était le dromadaire et grâce auquel l’homme pouvait accomplir le miracle de ces interminables voyages à travers le pays de la soif.
Après l’école, son père l’accompagnait parfois à la pêche aux barbeaux qui foisonnaient dans une eau claire et limpide. Après quelques captures, le garçonnet suivait les méandres de l’oasis blottie au pied d’immenses rochers à la recherche de bois mort.
Quand ses bras en étaient chargés, il rejoignait son père qui préparait les poissons.
Il allumait le feu de quelques brins secs puis rangeait les branches amassées.
Agenouillé, il avivait la flamme en haletant sur les braises.
L’odeur du poisson grillé lui ouvrait l’appétit.
Petit à petit, le  jardin accueillait parenté et amis les bras couverts de victuailles.
Un superbe tapis brodé de fils multicolores était déployé sur la terrasse recevant théières, outres emplies d’eau, de  lait de chèvres ou de brebis. Des paniers de fruits fraîchement cueillis et des galettes ornaient également la tapisserie.
Danse, chants et musique agrémentaient le repas jusqu’aux aurores.
Je me souviens encore de la flamme qui s’emparait de ses yeux lorsqu’il m’évoquait ce souvenir radieux. Son visage s’animait et balayait la tristesse de l’exil. Je comprenais la souffrance qui vivait dans son esprit et dans son âme. Il incarnait en moi la mémoire ancestrale.
Impuissante face à sa nostalgie, mon cœur se serrait, se soulevait mais je lui cachais mon émoi par pudeur. Je compatissait en silence.
Un jour, ayant réuni toute la maisonnée, son frère aîné leur dévoila son départ pour la France.  Il désirait trouver un bon emploi pour ne pas vieillir berger et pauvre.
Pleurs et cris l’escortaient jusqu’au port d’Alger. Le bateau quitta le port et plongea mon père dans la solitude et dans une profonde tristesse.
Ses yeux ne cessaient de se mouiller de larmes depuis leurs adieux.
Il remplaça son frère auprès des brebis, du bélier et des agneaux, les escortait dès l’aube pour ne revenir qu’à la nuit tombante.
Il dû abandonner son enfance avec ses insouciances et devenir un adulte responsable d’un troupeau .
Puis vint l’année d’une terrible et interminable sécheresse. Dans les champs sombres et stériles poussaient des pierres. L’eau n’avait plus de lit, la terre se gerçait et s’éventrait.
Les arbres voyaient mourir leurs branches. De ses troncs mutilés périssait l’impossible sève. Plus d’ombre, plus de fleurs, plus de vie.
Le soleil au zénith était implacable léchant sans pitié les dernières touffes jaunies qui vivotaient à peine. Les sentiers qu’il empruntait étaient embrumés d’un nuage de poussière. Sa peau tannée ruisselait de sueur, sa gorge sèche souffrait en silence.
Son village fut  sagement  épargné mais le peuple attendait la délivrance. Celle de la pluie.
C’est alors que mon père perdit tout espoir d’une vie plus facile, plus confortable. Son travail devenait de plus en plus laborieux avec la rudesse du climat.
Il devait arpenter de longues distance afin de trouver la pitance pour son escorte bêlante.
Mon oncle le convia  à le rejoindre dans son nouveau pays.
Et c’est ainsi qu’à vingt ans il quitta son Algérie natale tant aimée.
Il prit le bateau qui leva l’ancre et quitta la rade.
Le coucher des pléiades agitaient les ondes perfides d’une mer orageuse.
Sur le pont il voyait sa terre s’éloigner et les flots l’engloutir. Il bondissait vers la poupe pour s’en rapprocher, pour lui faire ses adieux mais il tombait à genoux, incapable de la quitter. Des sanglots ravageaient son visage et son cœur se drapait de deuil. Il lui implorait le pardon de l’abandonner  et lui promettait de revenir pour la chérir à nouveau et de la sauver de ce fléau qu’était la sécheresse.
Veuf de sa famille, de sa palmeraie, de ses montagnes, de son oued, toutes ses pensées tarissaient les unes après les autres pour faire place à un grand vide.
C’est  avec un cœur lourd que mon père faisait ses premiers pas sur la terre française.
Son frère heureux de le revoir l’attendait les bras ouverts. De longues accolades fraternelles s’échangeaient. La séparation n’avait pas désuni leurs deux êtres.
Pour lui, débutait une nouvelle vie mais il ne pensait pas aux inégalités.
Son teint  foncé, ses yeux sombres, son accent et son nom étrange bafouaient ses droits.
Sa vie manquait de saveur malgré son nouveau travail.
Les trois valeurs sur lesquelles ce pays d’accueil s’était basé : liberté, égalité, fraternité étaient très rapidement oubliés en le voyant arriver.
Pourtant dans sa tête tout était évident.  A sa base, le monde avait été créé sans frontière
Déraciné entre deux soleils, sa mère si loin de son cœur, son pays avec ses lumières et ses chaleurs lui manquaient. Il déterrait le passé, le faisait rouler encore et encore dans sa tête pour en recueillir et savourer le nectar des jours heureux. A exhumer  ses souvenirs, les poussières du passé,  les vestiges de son enfance, des regrets amers l’envahissaient et recouvraient toute sa raison.
Et pourtant il fallait oublier pour survivre à ces tourments. Mais un dilemme restait pendu dans sa tête . Pour lui  l’exil sans mémoire  ressemblait à un roc pulvérisé qui engendrait un désert, un homme sans généalogie à offrir à sa descendance était un arbre déraciné.
Sur l ‘emprunte de sa vie, il laissait quelques larmes nostalgiques.
Parfois, la nuit, mon oncle l’entendait sangloter dans sa chambrette.
Il avait tout quitté pour venir travailler en France, terre qu’il croyait d’espoir, mais celle-ci rongée par le racisme était rude envers lui, lui rappelant sans cesse qu’il était immigré.  Il pensait y trouver altruisme et tolérance mais il découvrait surtout l’indifférence .
Alors mon oncle, le serrait dans ses bras, le rassurait en lui disant : « Qu’importent tes malheurs, tes errances,  je vais t’aider à trouver ta destinée . Un fils du lion ne renonce jamais. »  A ces mots mon père cru entendre mon grand-père. Oui il avait oublié que son nom signifiait fils du lion. Il devait le porter avec fierté et noblesse. Se montrer  digne, courageux et ranger ses faiblesses. Il se leva,  crinière en bataille, tel un fauve au regard ténébreux , il scrutait son horizon  par l’étroitesse de sa fenêtre. Son avenir s’annonçait sombre et incertain mais il ne donnerait plus de larme . Assumant ses origines, il quittait la France
Il prit un train au hasard puis un autre. Il franchi la frontière belge et décida de descendre à la prochaine station.
C’est sur le quai qu’il l’aperçu. Elle était d’une grande beauté et en tomba amoureux.
Elle, blanche avec de superbes yeux noisettes, lui , au regard sombre, au teint hâlé .
Deux couleurs différentes pour deux cœurs bouleversés.
Cette barrière qui les séparait, il allait la briser mais sa raison lui soufflait d’oublier cette femme si belle, si élégante. Elle n’était pas pour lui.
L’effacer, il ne parvenait pas alors il la suivit avec ses valises tentant de ne pas se faire remarquer.
Ils approchaient d’un petit village.  Un écriteau planté au bord du chemin portait comme inscription Nismes.  Le hameau  bourdonnait d’enfants. Une rivière sinueuse serpentait  dans la vallée.  Parfois sage, parfois effrénée elle était le terrain de jeux privilégié des petits et des grands. Il contempla longuement  la jeunesse s’ébattre dans les eaux s’aspergeant, s’éclaboussant. Il pouvait à travers eux toucher son enfance des yeux.  Une sérénité s’installa en lui. Il se sentait bien dans ce paysage qui se noyait en lui. Le calme, la nature n’étaient pas adeptes  à l’exclusion.
Sa décision était prise. « C’est ici que je voudrais m’établir et fonder une famille » marmonna t’il. Il s’ouvrit à la vie pour ne plus être comme un livre fermé.
Il s’installa dans une petite maison modeste. Les fenêtres s’ouvraient sur un verger en boutons et fleurait sa chambrette.
Ses pensées courraient vers cette femme qu’il l’avait conduite ici. Il n’écoutait  plus que son cœur . Les traits chéris de son visage lui revenaient comme une ombre le suivant partout dans la demeure. Il la voyait le jour dans un nuage et dans un rêve la nuit.
Ses extases solitaires, sous des rameaux pleins de mystères il les vivait comme la rose, de parfum et de soleil.
Son amour clandestin se gonflait de jour en jour.  Un cadeau du ciel, si précieux qu’il était unique à ses yeux.
Un soir d’été, des échos d’un bal aux lampions parvenaient jusqu’à lui et l’invitait mystérieusement. Il s’apprêta, se parfuma, se scruta dans le miroir et se trouva fort élégant.
Il se mêla aux convives et regarda autour de lui.
Il la remarqua, elle était seule. La lune l’embellissait. Dans sa robe de soie blanche, elle ressemblait à une fleur qui se déboutonnait. Sa chevelure cascadait sur ses frêles épaules hâlées. Quand leurs regards se croisèrent  un sourire éclaira les deux visages. Il alla vers elle, l’invita à danser encore et encore.
Ces instants magiques étaient  gravés dans sa mémoire.
Il la serra de plus en plus fort contre lui. Il lui murmura : « Quand tu seras dans mes bras j’aurais peur que quelqu’un nous découvre. Quand nous serons dans la rue, les autres nous dévisageront, de leurs bouches s’envoleront des rumeurs et je ne veux pas te faire souffrir.»
Puis, se leva et lui tourna le dos
Elle essaya de le retenir car sans lui, sa vie allait devenir sans saveur. Elle ne voulait pas ranger dans une boîte l’amour qu’elle ressentait soudainement pour lui.
Leurs religions, leurs traditions créaient collision et confusion mais ils étaient prêts à les assumer au nom de leur ferveur.
S’évadant de la guinguette pour pouvoir être réunis, ils s’envolaient vers la rivière pour voir le reflet de leur amour . Même colorés c’était de la pureté.
C’était l’heure où cent lampes en flamme brillaient dans la voûte céleste telles une splendide forêt de constellations, l’heure où les astres et les âmes échangeaient des regards profonds.
L’amour leur avait donné en secret ce qu’il y avait de plus beau et de plus pur. Son invincible couronne et son invincible flambeau qui n’éclairera de leurs vies que l’intérieur de leur destin.
Ils se sont unis pour le meilleur et pour le pire et s’installèrent ensemble dans une maisonnette .
Mon père travailleur, honnête, serviable se fit des amis malgré son français   imparfait. Lentement, il peaufinait cette autre langue, celle de son pays d’adoption, lui qui était en mal d’identité.
De leur union naquirent  3 enfants aux couleurs caramel, une fille et deux fils.
Dans leurs veines coulaient le sang de deux peuples différents. De la nuit qui voit le jour, de la lune et du soleil qui fusionnent et s’entremêlent.
Fous de joie d’accueillir ces beaux enfants métissés, fruit de leur passion, ils les élevèrent dans le respect mutuel.
Leurs différences étaient leurs plus grandes richesses.
Parfois, du mépris se reflétaient dans certains regards.  Mais mon père nous faisait comprendre que nous étions tous des êtres humains dotés d’un corps et d’un esprit  et qu’importait la couleur de notre peau. Etant plus sensible que mes deux frères, je ne pouvais, supporter tant d’injustices.  Alors mon père me prenait sur ses genoux et me serrait contre lui. Il me disait qu’il fallait que je sois forte comme une petite  lionne, que nous étions égaux, que le monde serait bien triste sans nuances.
C’est alors que j’ai compris ma différence. Ma peau était dorée, mes yeux couleur d’ébène, différente, de mes amies. Parfois,  j’enviais leurs têtes blondes, leurs beaux yeux couleur d’azur.
Lorsque je regardais mes parents qui avaient su prendre le meilleur de leurs cultures de leurs deux pays je me disais que ce mélange était raffiné et mystérieux.
Certains de mes amis suivaient le chemin de l’égalité, les autres me fuyaient. M’affirmant de jour en jour, j’eus le courage de les affronter et de leur crier : «  Oui je suis métisse aux cheveux noir de jais, aux yeux marrons foncés et je suis fière de mes racines. L’amitié n’a pas de frontière ».
Je comprenais aussi ce que mon père possédait comme ombre dans son âme.
Son exil, une déchirure qui restait mystérieusement une ouverture et que son corps trahissait.
Parfois, il fermait les yeux  où tant de lumières s’agitaient. Sa terre germait, son peuple lui souriait et l’accueillait. Cette authenticité lui manquait.  Ces spectres semaient le chaos en lui.
Dans la pénombre d’un soir, nous nous regardions, cherchant les mots qui n’existaient pas.
Pour la première fois je me rendis compte que mon père vieillissait et que ses yeux de brume et d’absence regardaient toujours en arrière.
Trente ans après, l’absence était toujours pour lui un mirage, un silence hurlant qu’il n’avait pas encore appris à faire taire.
Pour moi, l’imagination affamée de cette terre inconnue où se révèle le mystérieux me nourrissait. Je m’abreuvais de ces couleurs hors du temps, je respirais cette sécheresse envoûtante et je  la caressais car elle était vivante en moi.
Pour contrer la discrimination, je m’étais trouvé une parade souveraine. J’attirais l’attention en contant de lointaines aventures. J’emmenais mon petit monde à la conquête du désert à dos de chameaux ou sur un tapis volant tel Aladin.
Je me découvris aussi une grande passion. Celle de la danse et du rythme ancrés dans mon corps. Je pouvais m’exprimer à travers la musique.
Après dix années d’exil,  mon père décida de nous faire découvrir son village natal.
Là-bas, rien n’avait changé mais la sécheresse s’était installée petit à petit, la terre souffrait en silence.
Sa mère nous attendait avec impatience.
C’est sous la toile bleutée de la nuit exhibant son collier d’étoiles que nous arrivâmes dans la grande maison.
Un éblouissement encombrait mes yeux à peine ouverts.
Des musiciens jouaient de la flûte, du bendhir, de la darbouka, de nombreux chants et de danses traditionnelles se liaient à eux et nous fêtaient.  Femmes, hommes et enfants du village se tenaient là dans un jardin éblouissant. Des tables basses chargées de fruits délicieux  se languissaient de nos mains affamées.
Dans de grands plats ronds en bois d’olivier le coucous était présenté ainsi que des  gâteaux tendres de miel et d’amandes. Un festin digne d’un monarque.
Son sol natal, la terre de ses aïeuls, l’envahissait par son charme, l’avait ramené à l’envie de le revoir.
Ma grand-mère et ses hôtes nous couvraient de baisers chaleureux, de caresses apaisantes. Malgré ma fatigue due au long voyage, mes sens restaient en éveil enivrés de cet autre monde secret et mystérieux.
Mon aïeule me paralysait de ses bras et me murmurait dans sa langue qu’elle m’aimait.
Déjà son parfum sur sa peau cuivrée et sillonnée m’imprégnait et je chérissais cette fragrance de fleurs d’oranger. Il m’arrive encore aujourd’hui d’humer cette fraîcheur suave qui muse dans mes souvenances. Son visage me revient alors avec ses baisers si impérieux, si ardent , sa voix si caressante, ses paroles si embrasées .
Quant à mon père,  il s’éveillait, renouant avec les siens.
Sa pensée survolait le passé où ses pas et ses jeux mêlés laissèrent leurs empreintes par tout dans le village.
Il cherchait en vain des ombres qui autrefois animaient les rues.
Sa vue restait figée retrouvant celle de jadis avec ses yeux d’enfant. Son passé innocent et son présent lucide ont tendrement communié.
Après ce dur exil, c’est à peine si il osait avouer à son village qu’il avait retrouvé une osmose. Que ses veines et ses veinules étaient devenues ses rues, ses ruelles. Que ses jardins avaient été présents sous forme de tatouages internes où il se promenait souvent avec nostalgie. Sous sa peau granulait le sable. Les senteurs de la menthe et de l’anis s’exhalaient par ses pores comme mille effluves divines. Ces clichés infinis tapissaient sa mémoire comme une pieuse relique et sur sa rétine restaient gravés.
Impossible de lutter contre ces souvenirs. Ils étaient trop divins pour se laisser mourir.
Le lendemain, mon ancêtre me fit découvrir sa céleste maison édifiée en terre. Son toit recouvert du bois du palmier amenait de l’ombrage dans la demeure .
Parfois, certains soirs, nanties, d’un lumignon elle m’emmenait puiser de l’eau.
Dans une peau de chèvre, le précieux liquide reposait au frais.
Cette ballade crépusculaire fut une grande découverte pour moi. La sagesse de ne plus galvauder ce qui est précieux m’a conquit.
Mes nuits étaient paisibles, si paisibles que même les complaintes des insectes, les chants éperdus des oiseaux de nuit ne faisaient qu’accentuer la sérénité que j’éprouvais. Le silence coulait sur le feuillage argenté des orangers, sur les plantes grimpantes au pied du mur et le vent ne ressemblait plus au vent ce n’était qu’un soupir furtif.
Mes yeux d’enfant musardaient dans son superbe jardin où tout n’était que découverte et ravissement. Une fontaine vêtue de mosaïques bleutées y distillait une douce quiétude au couleur de jade. Elle berçait mon esprit et charmait mes yeux.
Des effluves de jasmins harcelaient mon odorat. Je cueillais quelques fleurettes que je rangeais dans ma poche discrètement. Un bien dérisoire souvenir à ramener dans mes valises mais pour moi elles représentaient tout ce que j’aimais, que j’adorais. Grâce à elles même fanées et décolorées, mon village serait toujours présent à mes côtés et je savais que je les ressortirais un jour  pour redorer ma mémoire et entretenir la flamme qui a pénétré mon coeur.  Elles danseront devant mes yeux un ballet sans apporter l’oubli.
Toutes les couleurs et la magie de l’arc en ciel étaient présentes.
Les arbres aux feuilles de velours, couverts d’ombrages, tels d’immobiles géants, ouvraient leurs grands bras par temps lourds pour protéger toute la maisonnée. Sous son maquillage de lilas les murs étaient pris d’assaut par de pimpants bougainvilliers.
Une parfaite symbiose s’installa entre ma grand-mère et moi. Une douce béatitude me remplissait de joie et s’intensifiait de jour en jour.
Elle me transmettait beaucoup de valeur, m’emmenait dans des fêtes traditionnelles du village où je me gavait de cadences, de mélodies et de chorégraphies. J’ignorais jusqu’à ce jour, mes appétences pour les sons qui me costumait en princesse de mille et une nuits.
La tendresse de mon aïeule était toute sa richesse, un bonheur sans ride, une fusion douce.
Lorsque notre retour au pays fut éminent, ma grand-mère voulu me garder auprès d’elle. Mais mes parents refusèrent.
Mille fois j’ai collé mes lèvres sur cette porte qu’il me fallait quitter. Mes pas ne dépassaient qu’à regret le seuil sacré. Une force extérieure me retenait là-bas bien malgré moi. Je ne pouvais, alors, interpréter ce message si puissant que cette terre d’allégresse m’envoyait.
J’avais fait le plein de vie, le plein d’humanité, le plein de saveurs simples.
Lorsque ma fleurette interrogeait mes mains nues je la serrais contre moi je fouillais dans mes souvenirs pour retrouver un son, une fragrance qui serait capable de réveiller la flamme d’antan. Alors le voyage s’esquissait ; la vigne naissant au sein des terres rouges, le midi si brûlant que l’ombre seule bouge, l’ardente clarté courbant les floraisons. Je respire à pleins poumons ces odeurs généreuses et j’imagine l’âne sur la route poudreuse qui trotte résigné, chargé de lourds paniers qui lui battent les flancs. Je retrouve  El Kantara bercé de rayons d’or avec ses palmiers aux écailles brunies dont la houppe balance dans les cieux en fusion. La tomate pulpeuse, l’orange ensoleillée et la grappe juteuse, les coucous épicés et l’arôme d’huile d’olive, les figues sucrées emplissant les corbeilles où tournoient les friandes abeilles qui en oublient le jasmin langoureux et obsédant, une grand-mère euphorisante avec ses danses et ses mélodies aux chœurs sucrés et pastels avec ses chemins mélodiques attrappe-coeur .
C’était la joie, la vie, c’était le bonheur, c’était ma richesse.
Beaucoup de lumière fixée dans ma mémoire je la retrouvais parmi des ombres noires.
Tout un passé  contenu dans ces fortes senteurs car les odeurs de là-bas c’était la jeunesse de mon père et un peu la mienne.
Et un jour, j’appris la terrible nouvelle, celle de la perte  mon aïeule.
Depuis son retour, mon père demeurait silencieux et secret.
Ses pensées rejoignaient sa terre craquelée de douleur que la pluie avait dédaigné.
Des palmiers pointant leurs feuilles vertes vers la céleste fournaise  s’agglutinaient dans son esprit.
Son sang qui avait été grisé par les retrouvailles se gorgeait d’amis tout ambrés de cannelle, s’enivrait de vins doux, de muscat, de citronnelle et d’oniriques thés qui faisaient danser son enfance.
Un matin, à notre grand étonnement,  il se confia à nous et nous attribua une mission à accomplir chaque année.
A chaque retour à El Kantara, nous remplissions nos poches de semences diverses.
A l’aide d’une canne, nous plantions dans la terre aride ces précieux pépins amassés tout au long de l’année.  Ce rituel  nous l’avons exécuté des dizaines de fois. Lentement et silencieusement, nos graines germèrent. Palmiers, oliviers, citronniers, orangers et d’autres végétaux  croisèrent aux  abords d’El Kantara créant une barrière végétale.
Le vent se calma, l ‘oued s’emplit d’eau et fit renaître la vie.  Les montagnes immobilisèrent  à leur sommet tous les nuages afin que les pluies viennent mourir au pied du village. Le désert  restait sagement éloigné. Les palmeraies avaient ralenti la course du vent et retenaient les eaux.
Grâce à la tranquille persévérance de mon père,  la végétation renaissait de ses cendres.
Son don de sourcier l’y avait aidé. Il révélait ainsi les richesses de ce sol brûlant. Je le revois humer l’air et tâter de son précieux bâton le sol. Arrivé à l’endroit magique où naît la vie vaillamment il creusait. Allègrement, sautant de roche en roche, une onde sauvage et limpide arrosait les racines rabougries.
Mon père est mort quelques années plus tard. Sa douloureuse perte, si tôt venue me rendait à ma propre solitude.
Son corps fut rapatrié dans son village tant vénéré où son âme s’est envolée. Il repose en paix face aux monumentales gorges car son credo, c’est que sa terre respire la sagesse.
Sur sa sépulture, les paysages se fondent glissant harmonieusement du règne humain au règne animal, du règne végétal au règne minéral.
Parfois, les nuits de pleine lune, un rugissement s’élève de la palmeraie, se glisse sous les portes, se faufile par les fenêtres. Les kantris  racontent que c’est  le « fils du lion » qui éloigne le mauvais esprit.
Je retourne souvent à El Kantara, de ma fenêtre, j’aperçois l’étendue de la palmeraie.
Là, s’offre à mes yeux l’image sacrée de mon père qui m’arrache des larmes. Une joie douloureuse me fait courir vers mon enfance et mon attachement à lui qui était un être extraordinaire et étonnant.
Mon amour pour lui est sans limite et déborde de mon être.
J’ai poussé la porte dorée, je suis entrée dans ses pensées et j’ai regardé son âme.
J ‘ai perçu la puissance de la beauté. J’ai touché du doigt l’essence de la vie sans l’ombre d’un souci.
Cette porte à secrets, j’aimerais pouvoir l’ouvrir ou l’entrebâiller souvent lorsque je suis ailleurs. Entrer, voir, vivre et écouter puis la refermer et garder la clé dans un écrin doré.
Je ne désire pas m’asseoir sur les tiroirs trop rigides dans lesquels on entasse une vie facile et rudimentaire. Je rêve d’un futur aux couleurs vives de la création, d’envolées lyriques qui glorifient une nature rebelle .
Alors, j’encourage le monde à  goûter le dialogue  entre les cultures et les échanges  entre êtres humains qui ont tout à gagner car je suis l’héritière d’un peuple généreux dont l’idéal humain vient de mes ancêtres.
A voir son reflet dans le regard de l’autre et tendre à découvrir ce que le monde a donné comme richesse aux uns et aux autres.
Alors moi la melting pot, mon vœux le plus précieux c’est que l’orient et l’occident  se rencontrent, s’unissent et partagent la paix.
Cette passerelle nommée « La terre n’a qu’un seul soleil »puisée au sein nourricier de mes deux cultures, d’ici et d’ailleurs,  je la lance à tout ceux qui  le désire.
La musique n’a qu’une seule graine mais elle donne des fleurs et des feuilles variées.
Ce qui est essentiel, c’est le mystère qu’elle porte.

Annette Canard, le 12 octobre 2012

Auteur :

Chroniqueur libre et indépendant, mais pas dupe sur la définition du mot liberté. Je suis un paresseux pathologique, n'acceptant pas les critères de performance imposés par notre Société. Rebelle qui respecte sa vraie nature, en se laissant vivre parfois dans le rêve.

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