La Passée d’Août par Armand Beaubaton


Préambule de Philip Beaubaton

Après le décès de mon père Armand BEAUBATON junior, fin 2015, mon frère Daniel découvre le manuscrit qui va suivre et dont Patricia, lui et moi ignorions l’existence même. Bien que né à Paris 12ème, mon père avait des origines Normandes (Mortagne-au-Perche) par sa mère Clémentine CHAUVEAU et de la Drôme (Saint-Nazaire-en-Royans) par son père Armand BEAUBATON. Clémentine CHAUVEAU tenait un bar, dans un petit village Normand et c’est là que mon père connu le travail à la ferme. Cette chronique campagnarde, dont mon père est l’auteur, retrace la vie aux champs et le dur travail des fermiers. Vous trouverez, ci-après, le nom et la fonction de chaque personnage :
Auguste : Le Fermier, Le Patron
Germaine : La Patronne
Achille : L’homme à tout faire
Raymonde : La petite bonne
Émile : Le Vacher
Ernest, Casimir et Nestor : Les journaliers
Albert : Le premier charretier
René : le second charretier
La Juliette, Le gars Henri (la famille LEPENTU)
Elena et Miarka : Les filles POZANSKI

Il ne me reste plus qu’à vous souhaiter une bonne lecture et à vous délecter de ce joli passé des paysans de cette belle et verte région de Normandie.

Philip BEAUBATON Fils cadet de l’Auteur décédé

Préface de l’Auteur Armand Beaubaton

Au début des années 1930, dans la campagne Normande, la mécanisation n’était pas encore très développée. Il n’y avait pas de tracteur, ni de moissonneuse-batteuse, mais seulement quelques faucheuses-lieuses ; chacune d’entre elles étant tirée par deux chevaux de front.
Le ramassage des gerbes de blés, qui avaient été préalablement mises en moyettes, se faisait au moyen de charrettes également tirées par deux chevaux placés en ligne.
Pour ces deux raisons (notamment), la période des moissons était beaucoup plus longue qu’aujourd’hui ; elle s’étalait des premiers jours de juillet à la fin août. Quand la moisson était terminée, on disait que la « Passée d’Août » était faite, et cela donnait lieu à quelques réjouissances : Gueuleton, beuverie, sauterie, etc…
L’histoire qui vous est contée dans ce roman, sous le titre la « Passée d’Août », se rapporte (en partie) à des souvenirs d’enfance, et plus particulièrement aux heures que j’ai vécues à la ferme voisine de la maison de mes parents, au moment des vacances scolaires, et pendant la moisson. Afin que le lecteur puisse avoir l’impression de vivre au milieu des gens de la terre, comme ce fut quelques fois mon cas, j’ai rapporté aussi fidèlement que possible, dans un langage souvent élidé et trivial, les différentes conversations qu’étoffent ce roman. De ce fait, un bon nombre de mots et d’expression sont écrites phonétiquement ; il n’était donc pas question d’en respecter l’orthographe.

L’ Auteur : Armand BEAUBATON (1923 – 2015)

De l’école à la ferme

Nous étions aux environs de la mi-juillet, je m’éveillais brusquement en entendant sonner, au loin, les cloches annonçant l’angélus du matin. Il était sept heures, le jour filtrait aux jointures des volets, et la vieille horloge de Grand’mère finissait de me réveiller en égrenant ses sept coups avec un temps de retard sur les cloches de Monsieur le Curé. Avant de quitter la douce tiédeur de mon lit, je m’étirais à m’en faire craquer les membres, tout en bayant bruyamment. Pour moi, et pour tous les garçons de mon âge (nous avions entre 9 et 11 ans), l’école venait de se terminer, et nous étions en vacances. Les vacances !!! Pour nous autres, les petits campagnards, c’était tout simplement la fin très provisoire des études. Plus besoin, chaque jour, de faire un kilomètre (pour certains d’entre nous c’était même deux kilomètres) à pieds pour aller en classe, d’apprendre des leçons, de faire des devoirs, de subir des punitions… C’était le moment attendu. Hélas, mille fois hélas, tous les enfants ne naissent pas dans des berceaux cousus d’or et, à l’époque, on ne versait pas aux familles des allocations pour les aider à élever correctement leurs enfants. La vie était dure pour les « petites gens », et peut-être un peu plus dure pour les « petites gens » de la campagne ; ceux qui ne possédaient rien. Je m’étais d’ailleurs rendu compte que mes parents se donnaient beaucoup de peine pour assurer la subsistance de tous, car nous étions neuf à la maison : Mon père, ma Mère, ma Grand’mère maternelle, mon oncle (frère de ma mère et infirme), mes trois sœurs et mon frère cadet. Autant vous dire que la pitance était maigre, et il m’est souvent arrivé de déjeuner avec un hareng sur le grill et des pommes de terre en robe des champs. C’est donc prestement, et tout heureux, que je sautais au bas de mon lit, car malgré mon jeune âge, et pour la première fois, je devais aller à la ferme voisine pour aider aux travaux de la moisson déjà commencée. Après un rapide débarbouillage à l’eau fraîche, et sans savon (c’était peut-être ma façon de participer aux économies de la maison), je revêtais une chemise, sans col, faite de toile de coton rayé ; puis j’enfilais une culotte courte en velours côtelé avec le fond rapiécé, car elle avait déjà fait un bon usage. Ensuite, je chaussais les fameuses galoches qui m’avaient permis d’aller en classe durant toute l’année, et j’étais fin prêt, tout rempli d’impatience. En ouvrant la porte à deux battants qui donnait sur la cour, je m’aperçu que l’air était frais malgré le soleil qui commençait à monter sur l’horizon. Je revins précipitamment vers l’intérieur, passais un tricot de laine confectionné par ma mère et, après avoir refermé la porte sans faire trop de bruit, je m’élançais sur le chemin rocailleux qui menait à la ferme distante d’une centaine de mètres. Je fus vite rendu, en poussant la barrière de clôture je sentais mon cœur d’enfant battre fortement dans ma poitrine. Je venais de courir, c’est vrai, mais je crois aussi que l’émotion y était pour beaucoup. Maintes fois j’étais venu à la ferme pour y chercher du lait, des œufs, du beurre ou encore du fromage ; mais jamais je n’avais remarqué tant de détails : Les bâtiments étaient de plain-pied, tout en longueur, en forme de L. Le toit était fait de tuiles plates, brunes, recouvertes çà et là d’une légère mousse verdâtre. Les murs étaient blancs, passés chaque année à la chaux, seul le tour des fenêtres et des portes étaient restés en briques apparentes. Les fenêtres, les volets et les portes avaient été peints en vert, presque dans la teinte des feuilles, ce qui donnait un ensemble assez harmonieux, sans luxe, mais très propre. Devant les bâtiments s’étendait une immense cour avec au fond, à droite, une série de hangars où étaient entreposés : Paille, fourrage ; alors que d’autres, entièrement vides, attendaient la rentrée de la prochaine récolte. A gauche, attenante à la maison d’habitation, et partie intégrante des bâtiments, il y avait la remise où était garé le matériel de ferme et, juste au-dessus, le grenier à grains. Au moment où je pénétrais dans la cour, il y avait déjà un grand remue-ménage à la ferme : L’homme à tout faire, ACHILLE, un garçon d’environ 25 ans, robuste, trapu, un peu rougeaud de figure, entassait sur une brouette la litière souillée provenant de l’écurie. Dans un coin de la cour, RAYMONDE, la petite bonne, lançait des poignées de blé en criant : « Pétits, pétits, pétis… » à l’adresse des poules, poulets, pintades, etc… qui surgissaient de toutes parts en poussant des gloussements. Plus loin, sous les hangars, trois journaliers qui avaient été spécialement embauchés pour la saison, s’affairaient à la préparation des aliments pour le bétail, ou descendaient des bottes de paille pour renouveler la litière des animaux. Quant aux deux charretiers, ils pansaient, à l’aide d’une brosse en chiendent, et d’une étrille, les quatre superbes « Percherons » qui avaient été sortis de l’écurie, et qui se trouvaient attachés à quatre anneaux solidement scellés dans le mur, près de la remise. Je me demandais bien où pouvaient être les patrons et plus particulièrement la fermière, car je n’avais pas encore vu cette brave femme. Je m’avançais donc en direction de l’étable dont la porte était ouverte et, dès le seuil franchi, je fus comme enveloppé par un air chaud fortement imprégné d’une odeur ammoniacale très caractéristique. Il faisait assez sombre dans ce vaste local où étaient alignées une quinzaine de vaches, et il me fallut attendre quelques secondes avant de distinguer la silhouette d’une personne assise sur un trépied, un seau entre les jambes, et la tête collée au flanc de l’une des bêtes. C’était bien la patronne qui était en train de traire, mais elle n’était pas seule pour assurer cette tâche, car un peu plus loin, et dans la même position auprès d’une autre bête, se tenait un jeune garçon… C’était ÉMILE, le vacher. La fermière n’était pas jolie, jolie ; c’était une femme plutôt petite, rondelette, les yeux gris-bleus assez malicieux, le cheveu raide à peine visible sous le mouchoir à carreaux dont elle s’était affublée en guise de fichu, sans doute pour se protéger. Elle devait bien avoir la quarantaine, tout au moins je le suppose, car il est souvent difficile de donner un âge aux femmes ou aux hommes de la campagne. Toutefois, en faisant le rapprochement avec mes propres parents, je pense qu’elle ne devait pas être plus âgée. Dès qu’elle m’aperçu, elle me lança un joyeux : « Salut mon gars ! Te v’là déjà à c’t’heure ? T’es tombé du lit c’matin. » Et avant que j’ai pu esquisser une réponse, elle enchaîna : « Veux-tu boire un verre d’lait tout chiaud, tout frais, sortant du pis d’la vache ? » Comme j’acquiesçais d’un signe de tête, elle me dit encore avec son bon accent paysan : « Va donc cri (chercher) un verre sur la table d’la cuisine. » En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, j’étais de retour un verre à la main, elle s’en empara, et en deux giclées le verre fut plein d’un beau lait tiède et mousseux que j’avalais presque goulûment, tant cela me paraissait bon. Je dois dire, aussi, que je n’avais rien pris avant de quitter la maison, et que je sentais mon estomac crier famine. A peine avais-je fini de boire, que je m’aperçu n’être pas le seul à apprécier cet excellent breuvage. En effet, tout près de la fermière se tenaient trois chats, déjà adultes, qui ne cessaient de tourner en rond ou de se frotter aux jambes, tout en ronronnant. J’admirais le manège de ces trois petits animaux qui faisaient le maximum pour attirer l’attention sur eux, allant jusqu’à pousser quelques miaulements très particuliers. Et puis tout à coup, je fus surpris de voir l’un d’eux s’immobiliser, s’asseoir, la queue bien allongée sur le sol, se redresser dans la position du kangourou, et ouvrir la gueule pour recevoir un petit jet de lait au fond du gosier. Il y avait, sans aucun doute, complicité entre le chat et la fermière, et je pense que l’habitude avait due être prise, à l’origine, par le plus malin des trois minets au moment où il se faisait asperger de lait pour calmer son impatience. Les savants qui ont étudiés le chat et son comportement ont dit de lui que c’était un anima « Supérieur », et je le crois volontiers ; car en dehors de son instinct, de son sixième sens, le chat a la faculté de résoudre très rapidement les problèmes qui se posent à lui. Sept heures et demie… La traite était terminée, et j’avais accompagné la patronne qui était de retour à la maison d’habitation. On pénétrait, tout d’abord, dans une très grande pièce (la salle commune) par une porte à deux battants. Le sol était fait de pavés octogonaux de couleur rougeâtre, passablement usagés, et présentant parfois des creux assez prononcés. Le plafond laissait apparaître un bon nombre de solives en chêne, patinées par le temps, qui prenaient appui, d’un côté, sur les murs de la pièce, et de l’autre, sur une grosse poutre de même essence qui paraissait séparer le plafond en deux parties égales. Sur le côté gauche de la salle, en entrant, et assez bien centrée, on pouvait voir une immense cheminée encore garnie de bûches à demi calcinées, un vestige de la saison froide. Vers le fond, une porte donnait accès à la cuisine équipée d’une façon bien rudimentaire : une cuisinière en fonte noire, une table, un évier en pierre, et à proximité quelques bidons à lait remplis d’eau potable, car il n’y avait pas encore ce qu’on appelle : « l’adduction d’eau courante ». Pour compléter la description des lieux, on remarquait à gauche et à droite de l’entrée, percées dans les murs latéraux, deux portes qui ouvraient sur les chambres. C’était tout, il n’y avait rien de plus, des pièces toutes simples, sans confort, seulement éclairées, chacune, par une fenêtre pas très grande. Au centre de la salle commune, posée sur quatre pieds robustes, il y avait une table en bois de belle dimension. Des deux côtés, un banc de même longueur, et à chaque bout, une chaise recouverte de paille ; le siège du patron et de la patronne. L’ensemble paraissait solide, et d’un style que l’on qualifierait actuellement de « Rustique ». J’en étais là de mon inventaire quand tout à coup la fermière, qui se prénommait : GERMAINE, me dit : « Ben mon gars, c’est pas l’tout, on va préparer l’casse-croûte pour les bonshommes ». En quelques instants la table fut recouverte de différentes assiettes dans lesquelles il y avait : Un beau morceau de porc froid, y compris le lard – du pâté de foie – de l’andouille fumée – et plusieurs sortes de fromage, sans oublier, bien sûr, la motte de beurre, puis deux énormes boules de pain… C’était appétissant, et je sentais l’eau m’en venir à la bouche. « Va donc avec Raymonde à la cave tirer, non pas un coup, mais deux pintes de cid’ ». Elle avait dit cela en riant de bon cœur, et je me demandais pourquoi ? A dix ans, on ne comprend pas toujours ce que cache le langage des adultes, mais je devinais que ça ne devait pas être tellement convenable. Alors que nous descendions à la cave, Raymonde et moi, j’entendis la patronne qui invitait les hommes à venir casser la croûte, en leur criant : « A table… à table… » Gugus ! Ô pardon ! Auguste, le patron venait d’arriver pour se rendre compte du travail qui avait déjà été fait. C’était un homme de bonne corpulence, au teint bruni par le grand air et le soleil. Il avait un regard froid et perçant sous des sourcils à peine visibles à cause de leur blondeur. Et puis, sur sa tête une casquette, toujours la même, qu’il ne quittait jamais, ce qui faisait dire à Casimir : « Y doit coucher avec… » En vérité je l’avais vu une seule fois ôter sa casquette, l’espace d’un éclair, c’était au moment où nous étions à table, pour estourbir une guêpe qui était venue se poser à proximité de lui. Le geste avait été si rapide, que je ne saurais dire si Auguste avait beaucoup de cheveux, ou s’il était dégarni. Pendant que Raymonde remplissait les pintes à la cannelle de la pipe, je m’amusais à la détailler, mettant en application les leçons d’observation enseignées en classe. Elle était court vêtue, et comme elle était penchée en avant, sa jupe de toile laissait découvrir deux cuisses roses à peau légèrement marbrée et parfaitement lisse. Sa poitrine était suffisamment développée et les deux tétons pointaient nettement au travers de son léger corsage. Sa figure était encore poupine, les deux pommettes assez colorées, les lèvres bien dessinées, les yeux bruns très rieurs, le tout encadré d’une chevelure châtain clair, très peu frisée. C’était ce que l’on peut appeler une belle fille, saine, et bien plantée. Pour moi, elle aurait pu être : Ma sœur aînée. Quand nous revînmes avec les deux pintes de cidre remplies au ras bord, tout le monde était installé autour de la table, et ça parlait fort. Lorsqu’il nous vit, un des journaliers, ERNEST, s’écria à l’adresse de la petite bonne : « Eh ben, Raymonde, t’aurais ben dû m’appeler, j’t’aurais accompagné à la place du gamin, et s’il avait fallu t’mette la cannelle, t’aurais vu que j’savais ben m’y prendre ». Un éclat de rire général salua cette phrase, et je vis le visage de Raymonde s’empourprer jusqu’aux oreilles, au moment où elle déposait les pintes sur la table. Ce que venait de dire Ernest était sans doute choquant et inattendu pour la pauvre fille, qui ne savait plus où poser le regard, et qui paraissait vraiment gênée. Sans un mot, je lui pris la main, et je l’entraînais vers la patronne auprès de qui elle devait s’asseoir. Une fois installée, elle me fit prendre place sur le banc, à son côté, de manière à ne pas se trouver tout près d’un homme dont elle semblait se méfier. Pourquoi cette méfiance ? Je l’ignorais, mais je n’allais pas tarder à comprendre. La boule de pain qui se trouvait sur la table, devant moi, était déjà sérieusement entamée et laissait apparaître une mie bistre, bien levée, entourée d’une forte croûte, résultat d’une bonne cuisson. Après m’être taillé une belle tartine, et coupé un morceau de porc froid, j’essayais, de mon mieux, de manger à la mode paysanne. De la main gauche on tenait la tartine sur laquelle était posée, et maintenue en place avec le pouce, le morceau de porc ; puis de la main droite, à l’aide d’un couteau de poche, on coupait un peu de viande et de pain que l’on portait ensuite à la bouche. J’étais tout heureux de faire comme les grands, mais j’éprouvais de telles difficultés (ma main d’enfant ne me permettant pas de pareilles prouesses), que je finis par manger uniquement avec les mains, la tranche de pain dans l’une, le morceau de viande de porc cuit dans l’autre… c’était bon ! Et j’appréciais beaucoup ce premier casse-croûte. Ça changeait du bol de café au lait que je prenais habituellement chaque matin, après y avoir fait tremper une tranche de pain grillé préalablement cassée en morceaux. Tout en mangeant, les langues allaient bon train, c’était la revue de presse des événements qui s’étaient produits deux jours plus tôt, et que l’on avait appris en lisant la « Gazette ». Chacun y mettait son grain de sel, et les discussions étaient parfois vives, les avis souvent différents. On parlait, aussi, de ce qui se passait dans la commune, et comme tous les gens du pays m’étaient connus, je prêtais davantage attention : « Vous savez qu’la Juliette s’est fait enceinter par l’gars Henri ? » « L’gars Henri… mais qui c’est y ? » « C’est l’gars du père LEPENTU, vous savez ben… c’grand dégingandé qu’a l’air un peu benêt. » « Pas si con qu’ça quand même, il a ben su y mette ça où y fallait. » « Mais… est-on ben sûr qu’c’est lui ? » « J’peux point vous dire, car la Juliette c’était comme une kiole (chienne) en chasse, y’avait toujours un tas d’kiolins (chiens) qui y courraient au cul. » « Les vieux y doivent pas en r’venir qu’leur fille soit grosse. » « La garce… Elle l’a ben cherché à force de s’faire caramboler dans tous les coins. » « Ça fait ren… fini par dire Emile, le vacher… j’aurais ben voulu la « sauter » aussi c’te gourgandine, j’en ai toujours eu ben envie. » Alors que la conversation semblait vouloir se poursuivre, encore, sur ce sujet ; je sentis une main qui me frôlait le dos à la hauteur des reins. L’instant d’après, Raymonde poussait un cri, et assénait une forte tape sur la main baladeuse qui venait de lui peloter les fesses. C’était la main de Casimir, l’homme de qui Raymonde avait voulu se protéger en me faisant asseoir entre elle et lui… La protection s’avérait insuffisante, il est vrai que j’étais un obstacle peu important. Le casse-croûte était sur le point de se terminer et pendant que chacun dégustait un café fortement arrosé de gnôle (eau de vie), sauf les femmes et moi bien entendu, le patron commençait de donner ses ordres : « ERNEST et toué CASIMIR vous batté un peu d’seigle qu’on a engrangé la s’maine passée. Y faut qu’on fasse des iens (liens) pour ier (lier) les javelles dès qu’on va commencer à dérayer l’premier champ d’blé. » « Ouais patron, dit Ernest… On fait ça au fléau ? » « Cré non, réplique le fermier en foudroyant du regard le journalier qui venait de répondre, fut point casser la paille si on veut des iens solides. » « Alors, interroge Casimir, qui avait un air goguenard, avec quoué ? » « Espèce d’andouille, s’emporta le patron, on prend une bonne poignée d’seigle entre les pognes (mains) et on frappe seul’ment les épis trois à quatre foué (fois) sur un tonniau pour faire tomber les grains. » Je crois d’ailleurs que les deux hommes le savaient, mais ils avaient sûrement jurer de jouer les ignorants pour faire sortir le fermier de ses gonds. Ils y avaient pleinement réussi, car celui-ci était rouge de colère. Au bout d’un moment, quand le calme fut revenu dans son esprit, il dit, s’adressant au premier charretier : « ALBERT ! Tu vas att’ler une charrette et aller faire un chargement à la tréflière près du boué (bois) MENU… Ya pu d’quinze jours que l’trèfle a été coupé, y doit ête ben sec à c’t’heure. Faut point attende qu’un orage vienne mouiller tout ça. » « Et toué, NESTOR (c’était le troisième journalier) tu restes ici avec René, le second charretier. Vous allez charger une pleine voiture d’paille et la conduire chez MACHAVOINE à LANNERY, car y risque d’en manquer pour faire la litière à ses bêtes en attendant la prochaine récolte. » Sur ces paroles, le patron qui s’appelait AUGUSTE (GUGUS… comme disaient ses employés) s’était levé, non sans avoir pris son couteau qu’il avait soigneusement refermé avant de l’enfouir au fond de la poche de son pantalon ; donnant ainsi le signal du départ. En même temps que tous, je m’étais levé de table, et j’interrogeais la patronne du regard en la fixant dans les yeux. J’allais lui demander : « Et moi, qu’est-ce que je vais faire ? » Lorsqu’elle me dit : « Toué, l’gamin, tu vas aider Raymonde à plucher les légumes pour la potée d’à midi. Ensuite, quand t’auras fini, tu pourras r’joindre Émile qui va conduire les vaches aux champs. » Puis, tout à coup, s’adressant au jeune vacher qui n’avait pas l’air de se presser : « Est-ce que tu vas t’remuer l’cul ?… Quel lambin !!! Tu veux t’y que j’te prenne par la main pour t’y conduire à l’étable ?… Allons grouille toi, et emmène l’poilu. » Le « Poilu » !!! c’était le nom qui avait été donné au chien que l’on emmenait pour garder le troupeau de vaches, et sans doute parce qu’il avait de très longs poils. C’était cependant une belle bête, d’un gris un peu cendré, les yeux cachés par une épaisse toison dont on semblait peu se soucier. Je connaissais bien l’animal pour l’avoir vu souvent à l’attache, et chaque fois que je venais à la ferme, il aboyait après moi en tirant violemment sur sa chaîne. Maintenant qu’il était détaché, ce n’était plus le même, il venait vous renifler et se laissait facilement caresser… Et dire qu’il m’avait toujours impressionné, au point que j’en avais la frousse ; cette frousse qui me faisait m’éloigner, le plus possible, de l’endroit où était sa niche. Bien que ce fut en compagnie de Raymonde, je n’étais pas très passionné par la corvée de pluches. Dans cette petite pièce assez sombre qu’on appelait « Cuisine », entre le fourneau de fonte noire où crépitaient quelques bûches, et une table vieillotte où s’amoncelaient : Pommes de terre, poireaux, choux et carottes ; je n’avais qu’une hâte : Finir au plus vite pour rejoindre le vacher. En moins d’une heure c’était terminé, et sans demander s’il y avait encore à faire, je m’empressais de prendre la porte, non sans avoir quitté mon pull que je laissais sur le dossier d’une chaise, car dehors le soleil commençait à darder sérieusement. Émile, et son troupeau encadré par le chien, avait pris la direction de la « GOUPILIERE » où quelques champs de luzerne et de trèfles présentaient un assez beau regain depuis la dernière fenaison. On appelait ainsi ce lieu, parce qu’il était à la lisière d’un bois profond où, parait-il, se terrait un grand nombre de renards… Il y a de cela, fort longtemps. Cet endroit ne m’était pas du tout inconnu et, souvent le jeudi pendant l’année scolaire, surtout quand il faisait beau, j’y allais m’amuser en compagnie de deux fillettes et d’un garçon de mon âge qui habitaient le hameau voisin. Nous aimions beaucoup la GOUPILIERE, on s’y sentait à l’abri des regards indiscrets, cachés au fond du lit d’une petite rivière asséchée où dame nature avait repris ses droits. Là, nous jouions au Papa et à la Maman en essayant de singer au mieux nos propres parents. C’était facile en ce qui concerne la vie en plein jour, celle dont personne ne se cache, les occupations des uns ou des autres, leurs discussions, leurs espoirs, leurs déceptions… Mais que pouvait-il se passer, la nuit, derrière la porte close de la chambre à coucher ? Pourquoi ces murmures, ces ressorts de lit qui grincent, ces soupirs ; tant de mini-bruits qui excitaient notre curiosité, notre soif de savoir. Toutefois, à la campagne, les enfants sont assez éveillés et suffisamment au courant (avec l’aide de certains adolescents) des choses de la vie. Ce qu’ils ignorent, cependant, c’est qu’il faut être homme et femme pour faire véritablement l’amour. Il n’empêche que nous poussions le jeu jusqu’à la parodie, et, nous étreignant, nous nous roulions dans l’herbe avec nos petites compagnes tendrement enlacés, tout en nous embrassant sur la bouche. Puis venait le moment où les filles ôtaient la culotte, nous sortions alors notre minable petit zizi que nous nous efforcions de placer entre leurs cuisses. Nous restions ainsi pendant quelques instants couchés l’un sur l’autre et, dans notre idée de gamins, nous étions devenus de vrais Papas et Mamans… Certains diront : Que c’était, pour de jeunes enfants, un comportement anormal. En y songeant maintenant, alors que je suis marié et père de famille, je trouve qu’il n’y avait rien de plus naturel, de plus logique, d’autant plus qu’il n’y avait dans notre esprit aucune arrière-pensée, pas la moindre envie, donc aucune disposition au vice. La route, puis finalement le chemin qui menaient à la GOUPILIERE étaient bordés de ronces ; c’est pourquoi j’avançais en flânant, cueillant çà et là quelques mûres bien noires que je mangeais machinalement sans en apprécier la saveur. La distance à parcourir n’était pas très importante, et bien que j’eus omis de me presser, j’aperçus bientôt, dans un champ, le troupeau qui paissait. Il y avait là, la « Brunette » une superbe vache laitière à robe brune presque unie et, un peu plus loin, la « Pâquerette », ainsi nommée parce que son poil blanc était parsemé de petites tâches rousses, comme un champ de pâquerettes. A ses côtés, une autre bête, tout aussi magnifique, et toute vêtue de noir, c’était la « Noiraude ». je ne pouvais m’empêcher d’admirer cette quinzaine de vaches, bien étrillées, bien propres, et parfaitement saines. Au hasard, je reconnaissais également : « La Follette » qui faisait toujours des siennes, la « Frisée » dont le pelage était toujours un peu ondulé, comme si on lui avait fait une mise en plis la veille, et toutes les autres à qui l’on avait donné un nom très distinctif et fort approprié. Emile, le vacher, était assis sur le sol à l’ombre d’un pommier, avec, à ses côtés, le « Poilu ». Me voyant approcher, le chien s’avança vers moi en remuant la queue et sans aboyer, ce qui me surprenait une fois encore. Je ne pus, cependant, dissimuler un léger mouvement de recul, ce qui fit dire à Émile : « T’as pas b’soin d’avouère la trouille, y va pas t’bouffer ; il est point méchant c’kiolin. » Malgré ces paroles rassurantes, c’est avec un peu d’hésitation que je venais m’asseoir près d’Emile en sentant que le chien me suivait sans cesser de me renifler. « Alors c’est toué que v’là, t’as eu ben vite fait avec la Raymonde, ett’fait peur ? » « Non ! Pas du tout, mais j’avais fini d’éplucher les légumes. » « Ben merde ! moué j’en aurais profité… » Et tout pensif, comme s’il s’adressait à un adulte : « Tu ya pas mis la main au cul ? » Cette question me suffoquait et je sentais une vive chaleur qui m’envahissait les joues et les oreilles ; je devais être rouge comme la crête d’un coq. « T’es pas malin, j’aurais ben voulu êt’ à t’place, é doué avouère une de ces chattes !!! » Pour moi, dans ma naïveté de jeune garçon, un chat c’était un chat et une chatte, une chatte. C’est pourquoi je risquais timidement cette répartie : « Mais Raymonde n’a pas de chatte à elle, ce sont les chats de la ferme. » « Cré nigaud ! me répondit-il de sa grosse voix, sa chatte… C’est son cul. » « Pourquoi appelle-t-on cela ainsi ? » « Ben… Parc’que c’est ploin d’poils tout comme une chatte. Celle de Raymonde é doué êt’poilue comme la barbe de mon grand’père, mais ben pus noire. » Je n’osais plus poser d’autres questions, car j’allais de surprises en surprises et j’en étais confus. Voyant cela, le jeune vacher insistait lourdement, et riant de moi, il poursuivait : « C’te drôlesse ! Si é voulait ben s’laisser pisser à la raie, j’s’rais l’premier à l’faire. Ça y f’rait du ben, et à moué itou. » Bien que je ne comprenais pas tellement le sens de cette dernière phrase, j’évitais de demander une explication, me disant que plus tard je saurais ce qu’Émile avait voulu dire. Pendant ce temps, les vaches broutaient paisiblement, et il était fort rare d’entendre le jeune vacher donner un ordre au chien pour que celui-ci ramène l’une des bêtes qui empiétait dans l’un des champs voisins. C’est alors qu’à brûle-pourpoint, et pour détourner la conversation, je hasardais une interrogation : « Il y a longtemps que tu gardes les vaches ? » « Oh ! Ça fait ben six, sept ans. » « Tu as quitté l’école si tôt ? » « Ouais, j’y suis point allé ben longtemps, ni ben souvent. » « Pourquoi ? » « Y fallait que j’gagne ma croûte, les vieux y pouvaient pus m’nourrir. » « Que font tes parents ? » « L’père y travaille dans les boués (bois), y fait d’l’abattage, et pas toujours… Quand y touche quéqu’sous, y s’saoule la gueule, et y va pus au boulot pendant huit jours. » « Et ta mère ? » « La pauve ! Elle est ben malheureuse, quèqu’fois é s’fait taper d’sus. Elle va ben faire des journées à droite, à gauche, elle est nourrie, mais é touche pas gros. » « Si je comprends, tu es plus heureux à la ferme ? » « Pour sûr, j’y mange à ma faim, et avec c’qu’on m’donne j’peux m’payer des affaires. » « Mais où couches-tu ? » « Dans la vach’rie, les patrons y m’ont aménagé une espèce de grabat en hauteur. Y faut que j’monte à l’échelle pour aller m’pieuter sur la paille avec une ou deux couvertures pour que j’sois ben aise. » « Et tu dors bien ? » « Ouais ! J’ai l’habitude, ça pue, mais y fait ben chaud, et pis j’ai d’la compagnie : Les vaches et les hirondelles qui ont fait leurs nids après les solives. J’s’rais encor’ pus ben’aise si Raymonde v’nait s’faire sauter d’temps en temps. J’y f’rais ben une place dans mon pieut (décidément c’était une obsession). » Tout en causant, ÉMILE était très occupé à sculpter, à l’aide d’un couteau, un bâton dont il voulait se faire une canne bien qu’il n’en eût pas besoin pour marcher. Ça représentait un long serpent enroulé autour d’un axe, dont la tête formait le pommeau. Il paraissait assez habile dans ce genre de travail pour tuer-le-temps, et je me promettais d’essayer d’en faire autant dès que j’en aurais le courage. Les heures passent très vite quand on ne s’ennuie pas, déjà quelques vaches s’étaient couchées et commençaient à ruminer. Voyant cela, EMILE me dit : « Allons ça doit ête l’heure, faut r’partir si on veut ête rendu pour la soupe. » Sur ces paroles, il s’était mis debout prestement et je l’imitais. Le chien, quant à lui, avait compris que c’était le signal du départ et s’était précipité vers les quelques bêtes couchées qui se relevaient dès son approche. « J’vais prendre la tête du troupiau, toi tu rest’ras derrière avec l’poilu, et sers-toi d’la trique si’ça n’avance point. » Chemin faisant, je me remémorais tous les propos tenus par le jeune vacher, sa façon de parler des choses et des gens, et je me disais, qu’après tout, il ne pouvait pas savoir s’exprimer autrement puisqu’il n’avait presque pas appris à lire et à écrire. Ses parents en étaient les principaux responsables, mais pouvait-on accuser sa mère, une pauvre et malheureuse femme qui devait subir, presque chaque jour, l’impossible vie que lui faisait mener un mari alcoolique. En ce qui me concerne, mon vocabulaire venait de s’enrichir (si l’on peut dire), en quelques instants, d’un bon nombre d’expressions triviales que je me garderais bien de répéter à mes propres parents. J’en étais là dans mes pensées, lorsque nous pénétrâmes dans la cour de la ferme, et j’en fus tout étonné. Sans hésiter, les vaches se dirigèrent vers l’entrée de l’étable et allèrent directement à leur emplacement respectif sans aucune confusion… Comme quoi les bêtes ; ce n’est pas si bête. Midi sonnant, nous passions tous à table, et déjà deux grandes soupières fumantes se trouvaient à chaque bout. En même temps que tous, je découvrais que la soupe c’était tout simplement le bouillon de la potée où nageaient encore quelques morceaux de légumes, et dans lequel on avait trempé des tranches de pain. Toutefois, le fumet qui se dégageait des soupières était bien agréable à l’odorat et je dois convenir, qu’une fois servi, c’est avec un certain plaisir que j’absorbais le contenu de mon assiette. Ce qui était surprenant pour moi, c’est que chacun avalait sa soupe sans dire un mot, il ne régnait dans la pièce qu’un bruit de cuillères et de bouches : Gloup… gloup… gloup… Très vite, cependant, dès que les dernières cuillerées de soupe furent englouties, et avant que le plat de résistance (légumes de toutes sortes, viande de bœuf, de porc et saucisses) ne circule de mains en mains pour nous permettre de remplir nos assiettes selon notre faim, les langues commencèrent à se délier. Le premier sujet de conversation avait trait à un jugement du tribunal de première instance du chef-lieu de département à l’encontre d’un fermier du hameau voisin accusé d’avoir « mouillé » son lait. « C’est t’y pas malheureux d’en arriver là pour gagner un peu pus » dit ERNEST l’un des journaliers. « T’en sais ben quèque chose toué ! » s’écria la patronne, faut point dire sans savouère. « Ben ! on a fait des prélév’ments dans les bidions. » « T’étais là, toué, t’as vu faire ? » « Non, mais c’est marqué dans les journiaux. » « Belle affaire, les journiaux c’est tous des menteux », avança le patron. « P’t’ête point si menteux qu’ça, pisque l’juge aussi il l’a dit. » « Ces gens-là, y veulent tout savouère », renchérit le patron. « N’empêche qu’à la lait’rie y z’ont fait des analyses, et qu’yavait de l’iau dans l’lait », osa dire RENE l’un des charretiers. « Yavait p’t’ête ben de l’iau, mais c’est t’y pas l’gars du ramassage qui ya mis. » « Ben çà alors ! Et pourqoué faire ? » « Pour s’venger, y s’est p’t’ête ben engueulé avec l’bonhomme. » « Faut point dire des choses comme ça », s’emporta le premier charretier, « c’gars-là il a ben l’air comme y faut. » « C’est vrai », reprit ERNEST, « faut point dire, car d’vant l’juge l’père PINSON (c’était le nom du fermier qui venait d’être jugé) a ben dit » : « J’ai ren mis dans mon lait, c’est p’t’ête ben la bonne femme qu’a rincé les bidions qu’a laissé de l’iau au fond, et pis on a ren vu, on a versé l’lait d’sus. » « Oh ! Il est malin l’bonhomme ; mais y faut point prende les gens pour des cons » (c’était CASIMIR qui s’exprimait ainsi), « un peu d’iau qui reste dans un bidion mal égoutté, çà r’présente point des masses. » Le patron semblait fort agacé par cette conversation qui paraissait vouloir durer et, comme pour disculper son collègue, il trancha : « Faut point accuser sans avouoir vu, vous savez ben qu’nous aussi on va cri (chercher) de l’iau à la pompe communale qui dessert nos deux hamiaux, et qu’on s’sert des bidions à lait quand y sont vides pour l’am’ner ici. Y suffit qu’un des piots point ben vidé soit ram’né à l’vach’rie, et qu’on y mette du lait d’dans sans r’garder… C’est tout. » Cette nouvelle explication à laquelle personne n’avait peut-être pas pensé fit sourire certains, et laissa pantois les autres. Chacun compris qu’il était inutile d’insister étant donné le ton avec lequel cela avait été dit. Il se fit un grand silence qui ne dura que quelques secondes, puis, tout à coup une question fusa à propos de la Juliette et du fils au père LEPENTU, dont on avait déjà parlé pendant le casse-croûte du matin : « Y doit en faire une tête l’père LEPENTU si y doit marier son gars à c’te fille de ren. » « J’te cré ben », répondit la patronne, « la garce é n’a ren… point d’sou, point d’terre, point d’maison, ren de ren. Oh ! elle a ben su y faire, et s’grand con-là c’est p’t’ête point lui l’père. » « Y doit ben savouère s’il y mettait çà, ou non, à la gueuse. » « P’ête ben, mais c’était point l’seul à c’qu’on dit. » « C’est y point malheureux d’avouère à donner une partie d’ses affaires à une catin à cause d’un gars qu’est con comme un balai » (c’était vraiment l’expression favorite de la fermière). « N’empêche que l’jour du mariage j’voudrais ben ête là pour vouère la tête de toute la famille Lepentu. Y vont faire une de ces gueules eux qui s’croient pas une merde ! » « C’est ben vrai », acquiesça le patron, « y sont pus bégueules que les gens du châtiau. » « Moi », dit Émile toujours obsédé, « j’voudrais ben ête garçon d’honneur pour essayer d’trousser la mariée dans un coin, quand lez’autes y sont en train d’danser ou d’cuver ieu trop plein. » « Toi, l’vacher, ça va finir par t’étouffer, faut’taper sur la « pignoche » mon gars. » C’est un immense éclat de rire que suscita cette expression que j’entendais pour la première fois, et qui me fit rire pour la seule raison que les autres riaient. « Vous avez pas fini d’dégoiser », s’emporta le patron, « si qu’on parlait d’chose sérieuse ! » Cette intervention eut pour effet de faire cesser tout bavardage, et il s’ensuivit un profond silence. Au bout de quelques instants, le silence fit place à une nouvelle conversation, celle-ci se rapportait aux travaux commencés le matin, chacun rendait compte de son activité. Le fermier écoutait, interrompait, questionnait, et donnait des ordres pour l’après-midi. Peu de changement par rapport aux occupations de la matinée, seul ACHILLE, l’homme à tout faire, devait curer la boue aux cochons – « C’est tell’ment sale, affirma le patron, qu’un cochon pourrait point y r’trouver ses p’tits »… C’était le cas de le dire ! « Et après ? » questionna ACHILLE avec son bon accent du terroir. « Eh ben, après, t’ira vouère la patronne et’trouv’ra ben d’quoi faire pour finir la journée. » « Quant à toué ALBERT », poursuivit le patron en s’adressant au premier charretier, « faudra att’ler la carriole, la charger de pots à lait vides et pis aller « cri » (chercher) de l’iau potable à la pompe communale. » C’était une pompe aspirante-foulante, munie d’une grande roue à manivelle et à contrepoids, qui avait été installée au bas d’une côte, à mi-chemin entre deux hameaux qui dépendaient de la commune et où chaque famille venait s’approvisionner en eau potable. « Ben patron », acquiesça ALBERT. « Faudra ben rincer les bidions avant d’les remplir d’iau fraîche. » « Et moué, où s’que j’vas traîner mes guêtes ? » s’informa René, le second charretier. « Faut faire du boué », dit la patronne, « sans quoié on pourra point faire chauffer la marmite. » « Bon », continua le patron, « dans c’cas tu vas prendre un tomb’reau pour aller charger un ou deux stères dans l’boué d’la goupiliere. Ya une coupe d’faite depuis c’t’hiver, ça doit ête ben sec à c’t’heure. » Sur ce, le fermier avait fermé son couteau, s’était levé de table, non sans avoir essuyé sa bouche du revers de sa main, puis s’adressant à tous : « Maint ’nant les gars vous pouvez aller faire un somme avant de r’tourner au boulot. »

Une sieste agitée

Aussitôt sorti de table, la plupart des hommes se dirigèrent vers le hangar pour aller s’allonger dans la paille. Le patron, lui, se retira dans sa chambre, et le vacher qui aimait, semble-t-il, s’enivrer du parfum embaumé de la vacherie, alla, tout simplement s’étendre sur sa paillasse. En ce qui me concerne, j’étais resté seul avec les deux femmes, et je les aidais à desservir. Ce fut fait en quelques minutes, après quoi, Raymonde s’empara d’un balai de paille de riz pour procéder à un nettoyage sommaire autour de la table. Nous voyant occupés, la patronne s’éclipsa pour rejoindre son mari, mais Raymonde qui s’était aperçue du manège me glissa à l’oreille, en souriant : « Y vont p’tête ben faire des p’tiots. » Cela me fit penser, qu’en fait, ces gens-là n’avaient pas d’enfant et, comme je m’en étonnais auprès de Raymonde, celle-ci me répondit : « Y sont sans doute bon à ren. » Ce qui venait de se passer avait très certainement, créé, dans l’esprit de Raymonde un certain trouble, car elle s’empressa de ranger son balai et me tenant gentiment par la main elle me dit : « Viens avec moué, on va causer un brin (un peu). » Elle m’entraîna vers une pièce contiguë à la cuisine, au milieu de laquelle il y avait un lit bas que l’on peut éventuellement plier et que l’on désigne, d’ailleurs, sous le nom de « lit pliant ». Près de la tête du lit se trouvait une petite table de nuit en bois de sapin sur laquelle était posée une petite lampe dite : « lampe pigeon » qui devait servir chaque soir, pour ne pas se déshabiller dans l’obscurité totale. Le reste du mobilier était composé d’une petite table toute ordinaire, recouverte d’une toile cirée, sur laquelle était placée, en son milieu, une cuvette et un petit broc remplit d’eau. Puis d’une vieille commode récupérée dans un quelconque héritage, et tout auprès d’une chaise de bois qui paraissait un peu bancale… C’était réellement le confort. A peine avais-je eu le temps d’observer l’endroit où nous nous trouvions, que Raymonde m’invitait à m’asseoir, près d’elle, sur le bord du lit. Elle commença aussitôt : « Tu sais qu’t’es un beau p’tit gars ! C’est ben malheureux qu’t’es pas vingt ans, car j’cré ben que j’me laiss’rais faire. » Je ne m’attendais pas à cette déclaration et je me sentais rougir jusqu’aux oreilles. « As-tu déjà embrassé une fille de ton âge sur la bouche ? » Avant que j’ai pu esquisser une réponse, Raymonde m’avait renversé sur le lit et m’étreignant elle avait posé ses lèvres charnues sur ma bouche en essayant d’y faire pénétrer sa langue. Je me débattais comme je pouvais, mais je n’arrivais pas à me dégager car l’étreinte était puissante. Il faut dire que Raymonde était une jeune fille assez plantureuse, alors que je n’étais qu’un gamin maigrelet. Voyant que je commençais à suffoquer, elle éloigna ses lèvres, me couvrit littéralement le visage de baisers en murmurant : « J’ai b’soin d’te sentir contre moué. » Je sentais la fierté m’envahir peu à peu parce qu’une fille plus âgée que moi, et convoitée par beaucoup d’hommes, semblait vouloir me réserver son amour. Pourquoi ? J’avoue qu’à l’époque, cette question n’avait même pas effleuré l’esprit car j’aurais été incapable de fournir une explication. Aujourd’hui, je crois que Raymonde avait, sans doute, besoin d’affection, qu’elle éprouvait un certain désir, mais qu’elle ne voulait courir aucun risque. Raymonde n’avait pas tellement desserré son étreinte et, de nouveau, ses lèvres gourmandes s’étaient posées sur ma bouche où elle faisait pénétrer sa langue. J’étais bien jeune, pas encore éveillé aux choses de l’amour, mais cela ne me déplaisait pas. Je me sentais, toutefois, mal à l’aise sous le poids de la jeune fille qui finit par le comprendre, et roula sur le dos sans relâcher sa prise. Combien de temps dura cette étreinte ? Je ne saurais le dire, tant j’étais surpris de ce qu’il m’arrivait et préoccupé par la suite des événements. Raymonde me serrait de plus en plus fort contre elle, elle avait coincé mes jambes entre ses cuisses, et je remarquais qu’elle fermait les yeux. Nul doute qu’à ce moment précis, elle devait éprouver un certain plaisir, car tout son corps frémissait sous le mien, le bas de son bassin s’était légèrement relevé, et mes jambes étaient comme prises dans un étau d’acier. Enfin, tout à coup, Raymonde desserra ses bras, elle me prit la tête dans ses mains et, avec beaucoup de fougue, me couvrit la figure de baisers ; puis apaisée, elle s’étala totalement sur le lit parfaitement détendue. Sa poitrine se soulevait à intervalles réguliers sous l’effet d’une profonde respiration, son visage paraissait radieux, ses beaux yeux bruns étaient fixés sur moi, et elle me souriait avec une profonde tendresse. Quelques instants plus tard, nous étions tous les deux assis, bien sagement, autour de la table dans la grande salle commune, et nous bavardions gentiment au moment où la fermière faisait son apparition. Elle sortait, elle aussi, de sa chambre, suivie de son mari, et je remarquais aussitôt un certain désordre dans son habillement. C’est ainsi qu’une partie du bas de sa robe était prise dans la ceinture élastique de sa culotte, ce qui laissa supposer que celle-ci avait due être remise précipitamment… Encore une sieste qui n’avait pas été de tout repos. Après une petite de détente bien méritée, chacun avait repris son activité et, de nouveau, la ferme reprenait vie.

Préparons le marché

« Toi l’gamin », me dit la patronne, « tu restes avec moué, d’main ya l’marché au chef ’ieu d’canton, faut préparer, c’qui faut quèques poulets, quèques lapins, des œufs, du beurre, des fromages. » Chaque semaine, en effet, un marché se tenait à la ville voisine, et quelques fermiers des environs venaient y vendre une partie de leur production. Cette vente, bien modeste, permettait néanmoins un ravitaillement en épicerie et aussi quelques achats de viande chez le boucher ainsi que quelques emplettes au magasin de confection. Il faut dire qu’à l’époque, si on tuait et si on mangeait assez souvent du cochon à la ferme ; il n’en était pas de même pour la viande de bœuf, et on devait avoir recours à celui qui en assurait l’abattage et le débit. « Suis-moi gars, on va cri (chercher) les poulets. » Je suivais donc la fermière qui se dirigeait vers une espèce de cabane faite de planches plus ou moins bien ajustées, autour de laquelle il y avait un petit enclos grillagé : ce qu’elle appelait son poulailler. Il y avait là, dans un espace assez restreint, une bonne quantité de poulets qui picoraient presque sans arrêt. Nous pénétrâmes dans l’enclos, non sans avoir refermé soigneusement la porte derrière nous. A notre vue, comme s’ils devinaient ce qui les attendait, les poulets effrayés se réfugiaient aux quatre coins du poulailler en poussant des : cot, cot, cot, cot, cot, cot, cot. « Tu vas essayer d’avouère ceux que j’vas t’dire. » Au fur et à mesure qu’elle me désignait un gallinacé, je m’efforçais de traquer la bestiole pour m’en emparer. Ça criaillait, ça voletait, ça se débattait, et malgré tout j’arrivais à saisir la volaille qui m’avait été indiquée. Aussitôt après, on lui liait les pattes ensemble au moyen d’une ficelle de lieuse, et on la déposait près de la porte. La capture devait se limiter à une dizaine d’unités, ce qui fut relativement vite fait ; ensuite, nous transportâmes les poulets, par paire, jusque sous l’appentis où nous les accrochâmes à quelques clous plantés dans une poutrelle de bois… Puis la tuerie commença. La mise à mort s’effectuait au moyen d’une paire de ciseaux que la fermière plongeait dans la gorge des gallinacés pour leur couper la langue au plus profond possible. Elle paraissait fort habile dans ce genre de pratique, et en quelques minutes les dix poulets pissaient leur sang par le bec. Chacun d’entre eux battait alors fortement des ailes, puis de plus en plus faiblement, et c’était fini… « Maint ’nant c’est pas l’tout, y va falloir plumer. Appelle donc Raymonde pour qué nous donne un coup d’main. » Ce n’était pas la première fois que je plumais une volaille, ma mère me l’avait déjà fait faire, mais je dois reconnaître que je n’étais pas tellement doué, car les femmes étaient beaucoup plus rapides que moi. J’avais à peine fini d’enlever les plumes d’un poulet que Raymonde et la patronne en avaient déjà fait deux chacune. Il faut dire que leurs gestes étaient vifs et précis et je ne pouvais pas m’empêcher d’admirer la façon de faire. Les deux femmes étaient assises, l’une sur un tabouret, l’autre sur le plateau d’une brouette, avec un volatile posé sur un torchon de grosse toile métis dont elles protégeaient leurs genoux… Les plumes et le duvet s’amoncelaient, comme de la neige, autour d’elles. Quand ce fut terminé, il était l’heure de la collation, et pour prendre ce léger repas du milieu de l’après-midi nous devions retourner, à table, dans la grande salle commune. Je n’étais pas le dernier à m’installer, mais à peine étais-je assis sur le banc que la patronne me commanda : « Va donc avec une pinte à la cave tirer un brin (un peu) d’cid. » Lorsque je revins, il y avait sur la table : du pain, du lard froid, du fromage et un énorme pot de confiture de groseilles à maquereau (variété de groseilles, de couleurs vertes ou rougeâtres, plus grosses que les groseilles ordinaires). « C’est ben mon gars ! Prend donc c’que tu veux. » Je ne me fis pas prier davantage, je commençais par manger une belle tartine de pain avec un morceau de lard froid, et je terminais avec une aussi grosse tartine recouverte d’une épaisse couche de confiture. Après cette courte pause qui avait permis à tous de reprendre du tonus, la fermière s’adressa de nouveau à moi : « Maint’ nant gars on va faire la piau aux lapins. » J’accompagnais la patronne, sans grand empressement, jusqu’aux clapiers où elle fit son choix et attrapa une demi-douzaine de beaux spécimens. Par rapport aux poulets la façon de tuer était un peu différente, on assommait d’abord les rongeurs d’un violent coup de bâton derrière les oreilles, puis on leur ôtait un œil avec la pointe d’un couteau pour qu’ils se vident de leur sang. De cette manière les lapins mourraient (paraît-il) sans souffrir ; il n’empêche qu’il me fut pénible d’assister à cette mise à mort… Un lapin c’est si gentil. Après que les lapins eurent été dépouillés, puis vidés de leurs boyaux, nous étions fins prêts pour le marché du lendemain. Les œufs, le beurre et les fromages étant déjà entreposés dans le cellier où de grands garde-manger allaient être remplis avec les poulets et les lapins qui venaient d’être sacrifiés. La journée commençaient à tirer à sa fin, c’était maintenant l’heure de la traite du soir. N’ayant rien de particulier à faire, je rejoignais, dans l’étable, la fermière et le vacher qui s’étaient installés sur l’habituel tabouret à trois pieds, la tête presque collée au flanc d’une vache. La première chose que je remarquais, c’est que toutes les bêtes avaient les pis terriblement gonflés et ce qui m’étonnait le plus c’est qu’elles ne paraissaient pas souffrir… Et pourtant ça devait peser lourd. Juste avant de commencer à traire, la fermière s’était emparée d’un seau au trois quarts rempli d’eau et, prenant un peu de cette eau dans la main elle nettoyait les tétines les unes après les autres. Ensuite, après avoir expédié dans la litière les premières giclées de lait, elle prenait un seau vide dans lequel elle récoltait le blanc breuvage sur lequel il se formait aussitôt une légère mousse. Comme pendant la traite du matin, les trois chats de la ferme étaient présents et, tout naturellement, ils avaient recommencé leur manège… ce qui me fit sourire et penser à la ronde enfantine de mes premières années de classe : « Et ron, et ron, petit patapon ». Ils n’y mirent pas la patte et n’eurent pas du bâton, car ils étaient trop occupés à lécher leur poil copieusement arrosé par une giclée de bon lait qui leur était destinée. Lorsque la traite fut terminée, je restais avec le vacher pour l’aider à distribuer la mangeaille aux bêtes, ce qui nous prit un certain temps pendant lequel, ce sacré Émile, ne cessait pas de me questionner. « Durant la sieste t’es resté à la maison avec la Raymonde ? » « Oui ! bien sûr. » Cette question, à laquelle je ne m’attendais pas, eu pour effet de me faire rougir (et pour cause), mais dans la pénombre de l’étable cela ne se remarqua pas. Émile poursuivit : « T’as ben causé avec elle ? » « Oui ! beaucoup. » « Qué qu’a ta dit ? » « Oh ! rien de spécial. » « E t’a point parlé d’moué ? » « Non ! pas du tout. » « Ben merde alors ! J’y ai point tapé dans l’œil ? » « Non ! sans aucun doute. » « Si j’y ai point tapé dans l’œil, moué j’y tap’rai ben dans l’cul », conclut-il. Le langage du vacher était vraiment des plus choisi, et sa façon de s’exprimer vis-à-vis de Raymonde m’agaçait fortement. Je ne pouvais, toutefois, lui faire à ce sujet une quelconque remarque ; car j’avais peur qu’il me demande pourquoi je la défendais ainsi. Je me contentais donc de ne pas répondre. « Ben gars ! tu causes pas. » « Je n’ai rien à dire. » « T’as ren à dire, t’as ren à dire, c’est vrai qu’toué t’as point encore envie d’sauter les filles. » Sur ces paroles, Émile se mit à fredonner : « un soir ma sœur Charlotte « s’asticota la motte « avec une carotte « grosse comme le bras « ah, ah, ahah, grosse comme le bras. Et suivirent toute une série de couplets plus ou moins obscènes. Enfin, la première journée que je venais de passer à la ferme, allait se terminer. Tous les hommes étaient de retour et, en attendant la soupe, ils s’étaient installés sur les bancs placés autour d’une vieille table sous l’un des marronniers qui se dressait dans la cour. Chacun racontait aux autres, avec force de gestes, ce qui lui était arrivé dans le courant du jour et… Quand un paysan rencontre un autre paysan, qu’est-ce qu’on entend ? Eh bien ! tout simplement, des histoires de paysans. Dix-neuf heures (sept heures du soir, comme on dit à la campagne) on entendait sonner l’angélus à l’église du village, le soleil commençait à descendre sur l’horizon ; c’était l’heure de passer à table pour le souper. Personne ne se fit prier, les durs travaux des champs ou de la ferme ; ça creuse. Le repas du soir fut tout aussi copieux que celui du midi, et il se déroula dans la même ambiance. La conversation avait repris sur les mêmes sujets, de ce fait je n’y prêtais plus tellement attention et puis la fatigue commençait, sans doute, à se faire sentir. Au fur et à mesure que les plats se succédaient, la pièce où nous étions s’assombrissait de plus en plus et nous commencions à ne plus distinguer le blanc des yeux de la personne assise en face. Enfin la fermière daigna tourner le bouton et c’est la clarté d’une modeste lampe électrique pendue à la poutre au-dessus de la table que nous pouvions achever de souper. Pour moi, l’éclairage à l’électricité c’était formidable car à la maison nous avions toujours recours à la grosse lampe à pétrole, celle qui bien souvent fumait et empestait l’atmosphère. Mes parents auraient bien aimé, eux aussi, s’éclairer de la sorte mais ils n’avaient pas les moyens de payer les travaux d’un électricien et le raccordement au réseau électrique. Bien sûr, à cette époque, nous n’étions pas les seuls dans ce cas, et la plupart des gens qui habitaient la campagne, et qui ne possédaient rien ou pas grand chose, ne pouvaient s’offrir ce luxe trop onéreux. L’installation à la ferme était malgré tout assez rudimentaire, et seules la grande salle, la cuisine, la chambre des patrons, l’écurie puis l’étable avaient été équipées. Il n’empêche que j’étais assez admiratif, car en dehors de l’école et de la mairie situées au village, peu de maisons étaient éclairées à l’électricité. De nos jours, cela paraît ridicule et cependant c’était ainsi, il aura fallu attendre quelques années avant de voir disparaître la chandelle. Ce dernier repas de la journée traînait en longueur, il est vrai que pas un d’entre nous (sauf moi qui commençait à avoir sommeil) n’était pressé, et chacun semblait goûter cet ultime moment de détente. Au moindre propos, ça riait fort, ce qui incitait l’un ou l’autre à raconter une histoire. « Vous savez point c’quet’arrivé à mon copain Taquet », dit soudain CASIMIR, le plus blagueur des journaliers. » « Non point », répondit la patronne. » « E ben v’là », poursuivit CASIMIR : « Ya quèques temps l’gars Taquet il était invité à la noce d’la grande Marcelle. Il était l’garçon d’honneur avec la Denise Carré comme cavalière, et il était ben content. E v’là mon Taquet dans l’cortège, au bras d’la fille, et qui crânait, fallait vouère. Mais l’gars, y cré point aux curés, y veut jamais rentrer dans une église, il a peur qu’ça y tombe su la tête, alors au moment d’franchir l’portail y quitte l’bras d’Denise et l’cortège, et y reste là. Comme y fait biau dehors, on a point fermé la porte, et mon gars Taquet y voit tout c’qui s’passe. Au bout d’un bon moment y voit aussi la séconde d’moiselle d’honneur qui commence à faire la quête, d’un côté, accompagnée de son cavalier qui y tient la main. D’l’aute côté Denise est toute seule é fait aussi la quête tout en s’essuyant les yeux avec s’mouchoir… E pleure. C’est tout d’même con, dit Taquet qui s’précipite dans l’église pour tenir la main d’sa compagne qui l’regarde un peu surprise et qui y sourit en séchant ses larmes. A c’t’instant précis l’curé y s’apprêtait à bénir les anniaux et la mariée qu’était un peu inquiète et qui voulait vouère c’qui s’passait derrière, c’tourne un peu la tête et voit que l’gars Taquet il était tout d’même entré pour accompagner sa d’moiselle d’honneur qui quêtait parmi les gens qu’étaient là. La mariée alors toute heureuse é s’penche vers son futur bonhomme qui lui n’avait ren vu, pisquit fixait toujours l’iautel, et elle y dit en chuchotant : « Taquet quête. » « Hein quèqu’tu dis ? » « Taquet quête. » « J’comprends point. » « Taquet quête. » Alors, sans pu hésiter, l’marié déboutonne sa braguette pour présenter son outi en disant : « J’savais point qu’ça s’bénissait itou. » Un formidable éclat de rire emplit soudain la salle où nous nous trouvions, et cela dura assez longtemps avant que, de nouveau, nous puissions entendre quelques commentaires saugrenus : « Cré vain Dieu qui l’était bête c’gars-là. » « L’curé il a point dû en r’venir. » « Ya pt’ête ben passé l’anniau à la queue au ieu d’y mette au doigt », s’écria Émile (ce qui ne m’étonnait pas de sa part). Chacune de ces réflexions était suivie d’un nouvel éclat de rire, et cela redoubla lorsque la patronne voulu demander le silence : « Taisez-vous ! J’en chiale et j’en pisse dans ma culotte. » « Faut y mette un bouchon », osa dire Émile (toujours lui). Et ça repartait de plus belle… Voyant que cette partie de rigolade risquait de s’éterniser, le patron se leva et invita tout son monde à aller se coucher : « Allez ! Bonsoir les gars, à d’main. » En dehors des fermiers, de la petite bonne, du vacher et du garçon de ferme qui couchaient sur place ; nous devions, les journaliers et moi-même, parcourir une distance plus ou moins longue pour rentrer à nos domiciles respectifs. En ce qui me concerne j’habitais, comme vous le savez, pas très loin de la ferme, et ce n’est pas en cours de chemin que j’eus le temps de revoir, dans ma mémoire, le film de ma première journée de travail. Je rentrais chez moi assez fatigué, mais heureux d’avoir passé de si bons moments en compagnie de gens avec qui je n’avais pas l’habitude de vivre, et dont les manières, la façon de parler, m’étonnaient quelque peu. A peine avais-je franchi le seuil de la maison que mes parents, mes sœurs, mon frère, m’entouraient et que toutes sortes de questions me furent posées :
« Ça s’est bien passé ? » « Qu’est-ce que tu as fait ? » « Tu as bien mangé ? » « Qu’est-ce qu’ils ont raconté ? » Etc… etc… Je n’avais pas du tout envie de trop parler et de donner des détails (j’avais d’ailleurs mon petit secret), alors je répondais très brièvement, et le plus souvent par oui ou par non. Après que la curiosité des uns et des autres fut satisfaite (si l’on peut dire), ma mère me suggéra de faire un peu de toilette et de me coucher ; car demain, me dit-elle, tu te lèves encore de bonne heure. Dès que je fus au lit, au lieu de m’endormir, je retournais à la ferme par la pensée, et je revoyais tout mon monde dans des attitudes qui avaient sans doute marqué mon esprit – La fermière, assise sur son trépied, en train de traire une vache avec les trois chats à ses côtés – Emile, le vacher, qui gardait les bêtes tout en me racontant son enfance, sa drôle de vie – Le patron, donnant des ordres pour les travaux – Ernest, Casimir, Nestor, (les trois journaliers) – Albert et René (les charretiers), puis Achille (l’homme à tout faire) autour de la table pendant le repas du soir – Enfin, Raymonde (la petite bonne), ma petite copine dont l’image n’allait plus quitter ma pensée jusqu’au moment où j’allais sombrer dans un profond sommeil.

En route pour le marché

A l’aube du deuxième jour, je dormais encore profondément lorsque ma mère vint me réveiller en me secouant légèrement : « Alors, mon garçon, tu n’as pas entendu sonner l’angélus ? » « Non ! Pas du tout… Ah ! j’ai sommeil. » « Voyons ! Il faut te lever, on t’attend. » « Oui, je me lève. » « Débarbouilles-toi à l’eau fraîche, ça te réveillera tout à fait. » J’écoutais ce conseil, et une fois sorti du lit je me précipitais jusqu’à la cuvette que ma mère avait, à moitié, remplie d’eau. L’instant d’après, j’étais tout ragaillardi, et c’est très rapidement que je me retrouvais habillé et fin prêt. Cette nouvelle journée s’annonçait aussi belle que la première, et lorsque je me pointais à la ferme, je remarquais que la carriole était déjà chargée pour le marché. « Bonjour mon gars », fit la fermière en m’apercevant, « Viens donc prendre un bol de café au lait, avec une tartine de beurre, avant d’partir. » Je ne me fis point prier, et c’est avec plaisir et beaucoup d’appétit que j’ingurgitais ce petit-déjeuner. « Ça yé, t’es calé, alors on y va. » Sur ces paroles, elle se dirigea vers la carriole qui était à quelques pas de là, et je la suivais. Elle s’installa sur la banquette, vers le côté gauche de la voiture puis elle m’invita à monter et à venir m’asseoir près d’elle. Dès que je fus bien assis, elle s’empara des rênes, et cria à l’adresse du cheval : « Allez, hue ! Marquis. « Marquis ? C’était le nom du cheval ; une superbe bête de trait dont les muscles saillaient sous sa magnifique robe brune et luisante. Il était puissant et traînait allègrement la carriole, tantôt au trop, tantôt au pas. Sept kilomètres nous séparaient de la ville, et nous avions emprunté une route de pierres qui déroulait son long ruban jaunâtre à travers bois, plaines et vallons. Il faisait très bon dans la douceur de ce matin d’été, et nous respirions l’air pur à pleins poumons. C’était la première fois que je me rendais au bourg depuis ma naissance, et j’en éprouvais une certaine émotion mêlée de joie. Pendant tout le temps que dura le voyage les échanges de propos se firent rares, entre la patronne et moi. Il est vrai que le bruit infernal des roues sur la chaussée cahoteuse ne nous permettait pas d’avoir une conversation aisée et suivie. D’autre part, j’étais tellement intéressé par tout ce que je voyais autour de moi que j’entendais à peine ce que l’on me disait. Nous roulions depuis déjà un certain temps, et après avoir effectué une longue descente en pente douce toute bordée de bois, j’aperçus soudain, au détour de la route, la fine flèche d’un clocher d’église qui se détachait au milieu d’innombrables toits de tuiles vieillies par les intempéries… Nous étions, enfin, sur le point d’arriver. Après avoir emprunté quelques rues plus ou moins étroites, en roulant au pas de l’animal qui tirait la carriole, nous débouchâmes sur une immense place entourée de maisons avec un étage. Il y avait, là, déjà tout installés ou déballant encore des marchandises, de nombreux marchands. Les étalages étaient bien garnis, il y avait des marchands d’étoffes et de draps, des marchands de chaussures et sabots, des quincailliers qui vendaient aussi bien des clous que des articles pour la cuisine, sinon des outils de toutes sortes. Puis, de l’autre côté de la place, les étals des bouchers, charcutiers, ou encore les comptoirs des épiciers et grainetiers. Enfin, près des accès se trouvaient quelques cultivateurs et fermiers des alentours qui venaient pour vendre un peu de leurs produits : Beurre, œufs, fromages, lapins, volailles, et aussi pommes de terre, légumes et fruits. C’est parmi eux, qu’à notre tour nous nous installâmes. Il était environ neuf heures, et le marché n’était pas encore très animé. Les différents marchands en profitaient pour s’interpeller et se saluer ; d’autres invitaient leurs collègues à venir prendre un verre au plus proche café. Quant à ma patronne, elle semblait attendre sa première cliente avec beaucoup de patience, tout en jacassant avec sa voisine, une autre fermière des environs : « Vous connaissez t’y l’gars MACHINVAL ? » « Point tellement », reconnut ma patronne. « Vous voyez ben, c’est c’ui qu’habite la vieille maison du père Galurin CADAUDAY à côté d’che nious. » « Ah ! ouais, c’est c’grand gars qu’a une tignasse comme la crinière d’mon ch’val (cheval). » « C’est ça ! c’est ça ! » « Ya point si longtemps qu’ça qu’il est r’venu du régiment ? » « Ça fait ben une paire d’mois. » « Qu’est-ce qu’il a donc fait », interrogea ma patronne… « Oh ! c’t’un biau salaud ; on dit qui saute sa sœur et p’tête ben sa mère. » « C’est pas dieu possible, et l’père ? » « L’père ! ya biau temps qu’il est mort et qu’les os li font pus mal. » « J’ai tout d’même ben du mal à crouère ça, ya donc pus d’morale ? » « Faut point parler d’morale chez ces gens-là, y boivent trop l’coup ensemble ; savent pus c’qui font et l’gars, y fait comme l’kiol (le chien) d’ma kiole (ma chienne) il emmanche aussi ben s’mère qu’s’sœur d’puis qu’il est d’venu un kiolin (chien adulte). » La conversation m’avait réellement surpris, mais après y avoir réfléchi je reconnaissais que si elle était crue, elle était néanmoins sensée. Cette conversation aurait pu durer encore quelques temps et en amener une autre, si une dame bien physiquement et élégamment vêtue ne s’était arrêtée face à l’étalage de ma patronne. Elle était accompagnée d’une jeune personne qui tenait un panier dans chaque main où s’entassaient déjà des provisions de toutes sortes. A la façon dont cette belle dame s’exprimait, en s’adressant à la fermière pour acheter quelques victuailles dont un lapin, deux poulets, deux paquets de beurre et quatre douzaines d’œufs, je supposais qu’elle devait être l’épouse d’un monsieur de qualités. Je sus d’ailleurs, un peu plus tard, qu’elle était la femme du notaire.

Une cruauté inacceptable

Le notaire était un homme très bien (paraît-il), en tout cas il était très estimé dans la région parce que toujours affable et de bon conseil. Il était d’ailleurs le maire de ce gros bourg et conseiller général du canton, ce qui prouve qu’une bonne partie de la population lui faisait entièrement confiance. Il n’empêche que même vertueux, droit, sans reproche, le notaire ne pouvait en faire l’unanimité, car bien souvent, au cours des affaires d’héritage, il devait faire respecter les dispositions testamentaires, ce qui n’était pas facilement accepté par certains. En fait, que pouvaient lui reprocher les héritiers mécontents ? Tout simplement d’être, en principe, le rédacteur de l’acte qui réduisait leurs espérances à néant, et à aucun moment ils n’auraient pu s’imaginer, tant était grande leur déception, que cet officier ministériel n’avait fait que transcrire les volontés du testateur. Sont-ce vraiment ces gens-là ou d’autres ennemis du genre « politique » (je ne saurais le dire) qui de temps à autres, et très irrégulièrement, s’en prenaient au notaire d’une manière sournoise, bête et méchante. C’est ainsi qu’une nuit, le jardinier qui s’occupait chaque jour à l’entretien de la propriété et faisait également office de gardien, fut brutalement réveillé par la cloche fixée sur l’un des piliers du portail d’entrée, et que l’on agitait violemment. Prenant à peine le temps d’enfiler son pantalon et ses pantoufles, le brave homme s’était précipité au dehors en trottinant. Sa surprise fut grande lorsqu’il eut entr’ouvert l’un des vantaux : Un chat, un magnifique chat, Pompon le chat de ses maîtres était attaché par la queue à la poignée de tirage de la cloche, et se débattait furieusement. La pauvre bête poussait de terribles miaulements, elle était inapprochable ce que voyant, le jardinier revint très vite chez lui, s’emparer d’une épaisse couverture, d’un couteau, et courut de nouveau vers le portail. Cette fois, sa femme l’accompagnait à distance, il avait pris le temps de lui crier : « Viens vite ! Viens vite ! » Dès qu’il fut revenu auprès de l’animal, sans hésiter il l’enveloppa dans la couverture et le maintînt fortement afin de l’immobiliser pour éviter les coups de griffes, puis il dit à sa femme qui l’avait rejoint : « Prends l’coutiau qu’est dans ma poche et coupe moué c’te ficelle. » Maître Dautun et son épouse qui avaient eux aussi été réveillés par le tintement saccadé et par trop prolongé de la cloche, s’étaient levés puis, après avoir revêtu une chaude robe de chambre, accouraient à leur tour vers le portail d’entrée. « Que se passe-t-il ARISTIDE (c’était le nom du jardinier) », questionna le notaire. « Ben m’sieur on a fait des misères à vot’minet. » En quelques phrases il raconta ce qu’il avait découvert et fini par conclure : « C’sont des salauds ! si ya un bon dieu pour les chats, y s’ront punis. » « C’est y pas malheureux d’s’en prendre aux pauves bêtes », surenchérit la femme du jardinier qui continua : « Sûr que l’malheur y va ien tomber sur la tête. On touche point un chat… C’est sacré. » La femme du notaire regardait la couverture d’où émergeait le bout du nez de Pompon et que le jardinier tenait encore bien serrée contre lui. Elle se pencha en avant et tout en essayant d’écarter les bords de la couverture pour dégager légèrement la tête de son chat, elle lui parlait d’une voix pleine de douceur, alors que des larmes coulaient de ses yeux: « Mon pauvre minet, qu’est-ce qu’on t’a fait, ce que les gens peuvent être méchants. » « Non pas méchants », repris Maître Dautun, « mais plutôt des arriérés mentaux qui se vengent bassement sur un petit animal sans méfiance qui recherche généralement des caresses. » « Ah ! si j’tenais un d’ces bandits », s’écria ARISTIDE, « j’te l’pendrais itou à la cloche de l’église. » « Allons ! libérons cette pauvre bête », dit le notaire, « afin qu’elle se calme et retrouve ses esprits. » A peine la couverture avait-elle été posée sur le sol que le chat se dégageait vivement et, toujours très affolé, il s’enfuyait vers le fond du jardin où il se réfugiait dans un petit bosquet. Pour ne pas envenimer les choses, le notaire avait décidé de ne pas porter plainte et de n’en point parler, sauf peut-être à quelques intimes, ce qui eu pour résultat de mécontenter les auteurs de cette vilenie… on n’avait pas parler de leur « vengeance »… alors il fallait recommencer. Dans le mois qui suivit, ce fut donc au tour du chien d’être la victime de gens qui, en dehors de leur rancœur, ne devaient pas beaucoup aimer les animaux pour les maltraiter de la sorte. Maître Dautun, qui affectionnait tout particulièrement la chasse, possédait un magnifique chien du genre « Setter » ! Bien connu du voisinage, puisque cette bête allait se promener chaque jour en dehors de la propriété, profitant que la porte était ouverte et qu’il n’était jamais à l’attache. Comme pour le chat, il ne fut certainement pas très difficile d’approcher « FLOC » (c’était le nom qui avait été donné au Setter), car lui aussi était assez caressant. Toujours est-il qu’un jour, en plein après-midi, et dans un tintamarre inattendu, le pauvre chien s’engouffra dans la cour de la propriété en hurlant. Il traînait, attachée à sa queue, une série de vieilles casseroles qui rebondissaient à chaque fois que l’une d’entre elles rencontrait un cailloux et retombait parfois sur le dos du pauvre « toutou ». Le jardinier, toujours lui, qui était occupé à tailler des arbustes, accourut vers le chien en l’appelant : « Viens mon FLOC… viens mon FLOC… viens mon FLOC… » La bête s’arrêta presque instantanément, elle avait reconnu une voix familière, et c’est la tête basse qu’elle attendait que l’on s’approche d’elle. Aristide, rouge de colère, avait sorti son couteau et s’apprêtait à couper la corde pour débarrasser l’animal de son étrange attelage, juste au moment où Madame Dautun arrivait en courant. Elle comprit très vite ce qui se passait et, de nouveau, des larmes coulèrent sur son beau visage. Une fois libéré, le chien se réfugia auprès de sa maîtresse qui se mit à le caresser en lui parlant doucement, comme à un enfant : « Mon pauvre FLOC, qu’est-ce qu’on t’a fait ? Tu n’es pourtant pas méchant ! Pourquoi faire du mal à mes bêtes ? Pourquoi nous en veut-on à ce point ? », interrogea-t-elle. Le brave jardinier était tout bouleversé de voir pleurer sa patronne, il ne savait que répondre, et se contentait de répéter : « C’sont des salauds… c’sont des salauds… » Cet après-midi-là, le notaire était absent, mais dès qu’il fut rentré, il fut mis au courant, et se décida, enfin, à prévenir les gendarmes. De son côté, Aristide se chargea de tout raconter lorsqu’il se rendit au plus proche café, son lieu de rendez-vous habituel avec les « copains », des hommes de son âge et de sa condition. Peu de temps après, le récit que je viens de vous faire était relaté dans la gazette locale, et c’est d’ailleurs de cette façon que j’avais eu connaissance des faits. Ainsi donc, la jeune femme qui était devant moi et qui parlait toujours avec la fermière, ma patronne, c’était cette dame qui avait pleuré parce que l’on avait martyrisé ses deux bêtes. Mon regard ne pouvait se détacher de cette personne qui me paraissait pleine de douceur et d’une gentillesse extrême puis, subitement, je sentis naître en moi-même un sentiment de haine envers ceux qui maltraitaient tous les animaux. Ce sentiment est maintenant bien ancré en moi, et malheur à celui qui ferait du mal à une bête, devant moi.

Retour au bercail

Le soleil était au zénith lorsque nous entamâmes le chemin du retour et, tout de suite, je remarquais que Germaine avait un air satisfait. Je la regardais sans rien dire, et c’est elle qui rompit le silence (si l’on peut dire, car les roues de la voiture faisaient un bruit métallique infernal au contact de la chaussée). « Ben mon p’tit gars, cré moué, j’a tout vendiu. » « Bravo ! », répliquai-je, « c’est Auguste qui va être content. » « C’est ben vrai ça, j’y rapporte son tabac, et j’a pu acheter c’diont j’avions bésoin. » « Ten ! mon gars, veux tin un gâtiau », et joignant le geste à la parole Germaine me tendit un sac de papier bistre rempli de petits gâteaux secs. J’en pris un, et je la remerciai en souriant, ce qui me valut cette réflexion : « T’es ben poli toué ! mais dis-moué… sont y bions ? » « Oh ! oui », répondis-je sans hésiter, en passant ma langue sur mes lèvres comme un chat qui se pourlèche. « Alors prend z’en un iautre », et ce disant elle me tendit, de nouveau, le sac de gâteaux. Pendant ce temps la carriole roulait fort, tirée par le cheval qui allait souvent au trot. Il est vrai qu’elle était nettement plus légère qu’à l’aller, et l’animal devait sentir l’écurie où une bonne mesure d’avoine viendrait récompenser ses efforts de la matinée. Nous approchions sérieusement de la ferme que je m’attendais à apercevoir après avoir dépassé le bois de la Goupilière et malgré les deux petits gâteaux que j’avais croqués en chemin, je ressentais comme un creux à l’estomac… la faim me tenaillait. Aussitôt arrivés, alors que le garçon d’écurie s’occupait à dételer le cheval, Germaine et moi nous empressâmes de nous diriger vers la maison avec l’intention de nous restaurer sans tarder. En franchissant le seuil de la grande salle, je remarquais que celle-ci était vide, la table rase, les hommes avaient terminé le repas et étaient allé faire la sieste avant de reprendre le collier. Tout paraissait calme, même les chats de la maison avaient disparu. Seule Raymonde, qui nous avait entendu arriver, sortit de sa chambrette, et vint vers nous. « Vous avez sans doute ben faim tous dieux ? Asseyez-vous j’va vous servir. » Dans les minutes qui suivirent on n’entendit plus que le bruit des fourchettes, des couteaux et des bouches qui claquent sans aucune discrétion. On aurait dit qu’il fallait se gaver rapidement sous peine de tomber d’inanition, et pas un mot ne fut échangé avant que le plat principal soit englouti. « Ah !!! ça va tout’d’même mieux », s’écria la patronne. Je poussais à mon tour un soupir, comme quelqu’un qui reprend son souffle. « Vous avez t’y fait d’bionnes affaires », interrogea Raymonde. « Ça ouais, faut dire qu’y avait quelques parigauds qu’avaient envie d’manger autes choses que c’qu’on peut leur vende à Paris. » « D’vait yavoir d’belles dames ben pouponnées », coupa Raymonde. « Oh ! dame ben sûr ! Ces enfarinées elles n’ont qu’leur piau à penser… c’est point comme nious. » « Oui ! mais elles sont bien plus jolies », m’écriai-je innocemment. « P’tête ben ! mais é sauraient point traire des vaches, c’sont des bonnes à ren. » Nous en étions là de la conversation lorsqu’ apparut le garçon d’écurie l’air tout affolé : « Ya les cognes (gendarmes) qu’arrivent. » En effet, peu après deux gendarmes se présentaient sur le pas de la porte en saluant militairement, puis s’adressant à Germaine : « Vous êtes la patronne ? » « J’cré ben, à moins qu’mon bonhomme il ait convolé aussi avec une iautre. »
Devant cette affirmation, l’un des gendarmes (sans doute le brigadier) demanda : « Peut-on vous parler seul à seul ? » « J’peux t’ête ben réveiller l’patron à c’t’heure ? » « Oui ! », répondit le brigadier, « s’il est là. » « Pour sûr qu’il est là, j’te va l’secouer », et joignant le geste à la parole elle entra dans la chambre sans précautions. « Dis donc Auguste ya les … gendarmes qui voudraient ben t’causer. » On entendit de la pièce le hein… prolongé d’une personne qui se réveille et puis la question : « Quoué ! quèqu’tu dis ? » « Les gendarmes, y sont là, y veulent t’causer ! » « Ouais, ouais !!! c’est bion j’vas v’nir. » Et l’on vit apparaître quelques instants d’après Auguste les yeux un peu gonflés et les cheveux tout ébouriffés. « B’jour M’sieurs, qu’y a ti pour vot’ service ? » « Si vous voulez bien », répondit le brigadier, « nous aimerions vous parler en particulier. » Raymonde compris qu’il fallait qu’elle et moi quittions la salle commune, elle me prie la main et me dit : « Viens avec moué, on va faire un tour. » C’est à regret que je la suivis, car ma curiosité était dès lors en éveil, et j’aurais bien voulu entendre ce qu’ils se disaient. Comme je faisais part de ce sentiment à Raymonde, celle-ci me répondit : « T’en fais pas, on saura ben quèque chose… et pas plus tard que t’a l’heure quand les flics y s’ront partis, la patronne est ben trop bavarde pour garder ça pour elle. » Tout en continuant la promenade en compagnie de Raymonde, je réfléchissais. Pourquoi les gendarmes voulaient-ils parler aux patrons ? Peut-être que l’un des hommes de la ferme avait fait une bêtise ! La venue des représentants de la loi m’intriguait au point que je n’entendais plus ce que me disait Raymonde qui cherchait, de cette façon, à me tirer de la méditation où j’étais plongé. Dans ma tête, je me posais toutes sortes de questions, si bien qu’à un certain moment quelques paroles sortirent de mes lèvres ; je pensais tout haut :
« Mais que peuvent-ils bien chercher ? » « T’en fais pas », assura Raymonde, « on va bentôt savouoir… c’est point la peine d’t’torturer l’ciboulot. » Sans que je m’en rendit compte la petite bonne, qui me tenait toujours la main, m’avait entraîné vers une espèce de grange fermée qui se situait au fond d’une prairie à une bonne centaine de mètres de la ferme. C’est seulement lorsque j’entendis le bruit de la clenche que je m’aperçus que nous étions prêts à entrer dans cette réserve de fourrage. « Qu’est-ce que tu fais », questionnai-je ? « Ren ! on va s’cacher pour point êt’vu. » « Pourquoi ? » « Ah ! qu’t’es drôle », et tout en riant Raymonde me poussa fortement tout en refermant la porte derrière elle.

Raymonde veut encore m’aimer

Sous cette action violente je parcourais quelques mètres avant de m’affaler dans le sainfoin, et quelques secondes plus après Raymonde était sur moi. « Oh ! j’veux point’ faire de mal », dit-elle comme pour s’excuser… « c’est pour rigoler. » En un éclair, la petite scène vécue dans la chambrette me revint à l’esprit, et je pensais brusquement : « ça y est, elle veut encore m’aimer ». Il y avait peu de lumière qui filtrait à travers les fentes des planches mal jointes qui cloraient effectivement la grange, et je distinguais avec peine le visage qui se penchait vers le mien. Je ne cherchais pas à me débattre, la première fois cela ne m’avait pas déplu et puis, j’avais déjà ma fierté de garçon. Je sentis alors les lèvres de Raymonde se poser sur ma bouche, elles étaient tièdes et humides en même temps, et l’air chaud qui sortait de ses narines me caressait la joue. Dire que j’éprouvais beaucoup de plaisir ce serait mentir, bien que le corps de Raymonde qui était serré très fort contre le mien semblait vibrer à ce simple contact. En vérité, j’éprouvais un autre sentiment, et j’avais l’impression d’être la mouche qui venait d’être enserrée entre les pattes d’une araignée. J’avais, sur le chemin qui mène à l’école, maintes fois observé ce genre de situation et, tout à coup, je fus pris d’une sorte d’angoisse, je suffoquais, je défaillais, il fallait me libérer. Dans un suprême effort je tentais de repousser Raymonde en plaçant mes mains à hauteur de sa poitrine, mais en vain, l’étreinte était trop nerveuse. J’eus soudain l’idée de pincer, et la réaction ne se fit point attendre, car la jeune fille se rejeta vivement à mes côtés avec un cri de douleur étouffé. « Ben, t’es pas fou !!! » « Excuse-moi mais je ne pouvais plus respirer. » « Pardonne moué, j’suis follement amoureuse et t’es encore qu’un gamin. » Tout en disant cela, et poussant de nombreux soupirs, elle me prit la main, la faisant glisser dans son corsage. « Caresse moué un brin… c’est si bion. » Je fus surpris par ce geste, car bien que Raymonde m’ait murmuré ; « Caresse moué », je n’aurais jamais osé plonger ma main dans son corsage… Aucune idée semblable ne me serait venue à l’esprit, je n’étais qu’un gamin pas du tout hardi et encore moins éveillé aux prémices de l’amour. Très vite mes doigts furent au contact d’une douce rotondité qu’ils commencèrent à effleurer délicatement, avec hésitation, tant je me sentais pas à l’aise. Sous ma petite main je sentais le sein de la jeune fille se gonfler, se raffermir et presque frémir. « Ouais… ouais… c’est ça ! T’es un mignon p’tit gars… continue… continue…  » soupirait Raymonde. En ce qui me concerne je n’éprouvais aucun sentiment particulier, si ce n’est un peu de fierté d’avoir la faveur (oh ! le bien grand mot) de la gentille petite bonne. Les minutes passaient, nous étions toujours étendus l’un près de l’autre, moi vers son côté droit, ma main caressant sans cesse son sein gauche qui était de plus en plus rebondi, ma tête posée au creux de son épaule. Autour de nous tout paraissait tranquille, le silence était presque total, seule la respiration profonde et parfois saccadée de Raymonde pouvait permettre de déceler une présence humaine. Combien de temps cela dura-t-il ? Je ne saurais le dire au juste : vingt minutes, une demi-heure peut-être… C’est bien des années plus tard, alors que j’avais fait mes premières armes avec une jeune veuve, que j’ai compris pourquoi Raymonde éprouvait quelques plaisirs à se faire caresser les seins, même par la main de l’innocence. Soudain, la jeune fille sortit de sa quasi béatitude pour prononcer ces quelques mots : « Ça va mon p’tit chou… y faut qu’on rentre, laisse moué t’faire une bise », ce qu’elle fit sans plus attendre. L’instant d’après Raymonde s’était relevée, non sans me bousculer un peu et, me poussant vers la porte, elle me dit : « R’garde, dis moué si ya quequ’un dehors !!! » Après un rapide coup d’œil aux alentours, je répondis par la négative, et c’est seulement après avoir cette assurance qu’elle sortit à son tour de la grange. C’est tranquillement au pas de promenade que nous retournâmes vers la maison, main dans la main et sans manifester la moindre émotion. Raymonde avait mis de l’ordre dans sa tenue, elle m’avait demandé de la débarrasser des quelques brins d’herbe sèche qui s’étaient fichés dans ses cheveux, et elle avait ajouté : « Dis ren à personne, t’es mon p’tit copain, j’t’aime ben, y s’raient tous jaloux !!! » Pour moi, la recommandation était superflue, j’aurais été honteux de raconter à quiconque ce qui s’était passé entre nous, et j’aurais été plus que gêné si l’un des bonshommes que je côtoyais avait fait la moindre allusion à nos jeux innocents (pour moi), mais un peu pervers pour la jeune fille qui ne cherchait qu’à éveiller ses sens, sans courir le risque de se faire déflorer… car elle avait peur, la brave Raymonde, de se retrouver avec un polichinelle dans le tiroir (comme on dit) et c’est pourquoi elle ne répondait pas aux avances qui lui étaient faites par les hommes de la ferme. Alors que nous arrivions dans la cour de la ferme nous apercevions, juchés sur leurs bicyclettes, les deux gendarmes qui s’éloignaient en pédalant, sans forcer l’allure et tout en devisant. Que pouvaient-ils se raconter ? Peut-être… Des histoires de gendarmes. Nous, par contre, nous aurions aimé savoir ce qui s’était dit entre les quatre murs de la salle commune, et connaître ainsi la vraie histoire ; celle pour laquelle deux gendarmes du chef-lieu de canton s’étaient déplacés pour venir interroger nos patrons. Nous n’allions pas tarder à savoir. En entrant dans la salle commune, nous retrouvions Auguste et Germaine encore tout bouleversés par ce qu’ils venaient d’apprendre. Aucun des deux ne s’exprima devant nous et Auguste demanda aux hommes de rejoindre leurs différents postes.

Un crime abominable

Le travail reprenait à la ferme et chacun vaquait à ses occupations. Pour ma part, je partait au bois avec la patronne afin de ramener quelques bûches à la ferme. Alors que nous approchions du lieu-dit la « GOUPILIERE » nous apercevions, juste à l’orée du bois, quelques personnes en discussions avec deux gendarmes. Ce petit attroupement nous apparut , tout de suite, très insolite, et c’est sans aucune hésitation que Germaine ordonna au cheval de s’arrêter lorsque nous arrivâmes à hauteur de ce petit groupe. « Oh… oh !!! » « Qu’y a ti », s’écria la fermière s’adressant à un gros homme rougeaud dont la peau semblait tendue au point d’éclater. « C’est la fille POZANSKI, la cadette, qu’on a trouvé morte dans l’boué. » « C’est pas dieu possible, hier souair elle est encor’v’nue cri du lait pour sa mère. » « Si, si, c’est ben elle, les gendarmes disent qu’a la été étranglée et sans doute violentée, son jupon était r’troussé sur sa figure et sa culotte arrachée. » « Ah ! non c’est point vrai ! », dit la fermière en descendant de voiture… « Y faut qu’j’vois ça pour l’crouaire. » Cet échange de paroles m’avait littéralement figé sur la banquette, mes genoux s’entrechoquaient dans un tremblement nerveux, je me sentais presque défaillir et je devais être extrêmement pâle. Je connaissais très bien MIARKA (c’était le prénom de cette jeune fille) dont les parents étaient presque nos voisins. Ces braves gens étaient des émigrés qui venaient de Pologne. Ils avaient deux filles, ELENA était l’aînée et MIARKA la cadette. En l’espace de quelques instants, je revoyais son beau visage de jeune fille aux traits réguliers, mais nettement marqué par le type slave. Ses cheveux longs, blonds, paraissant toujours flotter au gré du vent. Ses yeux étaient bleus, brillants et rieurs. C’était un genre de fille plantureuse et gaie, pas fière du tout, et qui semblait aimer tellement la vie. Non ! ce n’est pas possible ils doivent se tromper, et maintenant des larmes coulaient de mes yeux. « Je voudrais descendre pour voir ! » « Ça non ! mon p’tit bonhomme, c’est pas un spectacle pour toué, reste donc où tu es », me conseilla le père NION qui était fermier et que je connaissais bien. Le ton était péremptoire, je n’insistais pas, et me replongeais dans mes pensées. C’est ainsi que me revenait à l’esprit une étrange histoire qui avait fait beaucoup de bruit dans toute la région. La sœur aînée d’une famille de charcutiers d’un hameau pas très éloigné s’était trouvé enceinte sans que l’on puisse savoir de qui. Un homme marié, avait-on dit. Le maire d’un bourg voisin, prétendaient les autres. Des « du tout », affirmaient certains : c’est le châtelain de la Roche Taillée… En tout cas l’auteur ne pouvait être que l’un des nombreux amants de Gisèle, mais allez donc lui donner un nom ! Même la future mère (une belle garce, parait-il, qui jetait trop souvent sa coiffe par-dessus tout) n’aurait pu accuser un tel, plutôt que tel autre. N’y pouvant rien, Gisèle mena sa grossesse à terme, puis elle disparut pendant un certain temps. Personne dans le pays ne l’avait vu partir, ni revenir, toujours est-il qu’un jour elle fit sa réapparition et qu’elle avait le ventre aussi plat qu’au moment de sa puberté. Aucune naissance n’ayant été déclarée à la mairie du bourg, on s’interrogea, et quelques personnes plus curieuses que les autres questionnèrent adroitement Yvonne, la mère de Gisèle, au cours de conversations à bâtons rompus. « Vot’ Gisèle ousqu’elle a accouché ? » « Chez ma sœur qu’habite el’nord » « Pourquoua a-t-elle pas accouché ici la pauv’ ? » « La honte ma bonne dame, là-bas ma fille n’est point connue, et pis ma sœur est toute seule, son mari est mort dans la mine d’un coup d’grisou, alors vous comprenez… »tentait-elle d’expliquer dans un assez mauvais français pas toujours orthodoxe. « Un gars, une fille ? Pourquoua a-t-elle pas ram’ né son gosse à la maison ? » « e veut pas, ça f’ rait causer , on pourrait trouver à qui y r’ semble, ça f’ rait ben des histoires. » « J’vous ai d’ mandé si c’ tait un gamin ou une gamine » « C’est un p’tit gars, à coup sûr y r’ semble à sa mère, on peut point dire aut’ chose », fini par conclure la mère de Gisèle. Inutile de vous dire que tout le village eu connaissance de ces propos, que chacun parut s’en satisfaire, et que personne ne s’étonna outre mesure… tout au moins pendant quelques mois. « C’est tout d’ même drôle », commencèrent à dire quelques dames qui se rencontraient à la messe le dimanche, « une mère qui s’occupe point d’ son enfant, qui sort point d’ son trou pour aller l’ voir, qu’en parle jamais, on sait même pas comment y s’appelle, qui continue d’ ben rigoler comme si de ren n’était… oui ! vraiment c’est point normal. Quelques mois après les jugements de nos grenouilles de bénitiers qui font généralement la pluie et le beau temps, en sortant de la messe, en espérant que leur Seigneur les considérera comme le glaive vengeur de l’Eglise ; Elise la cadette de Gisèle avait été, un beau matin, arrêtée par les gendarmes qui la soupçonnait fortement d’avoir avorté sa sœur avec des aiguilles à tricoter. Le fœtus avait été retrouvé par les représentants de la loi, caché dans un massif d’orties, près du sentier qui mène à l’entrée des bois de la Goupilière, non loin de l’actuel endroit où l’on venait de faire la macabre découverte du crime de Miarka. Les investigations avaient été conduites par la gendarmerie qui agissait sur ordre du Juge et sur dénonciation d’un corbeau, lequel prétendait qu’Elise était une faiseuse d’anges et qu’elle avait tué l’enfant non viable de sa sœur par son procédé monstrueux. Elise avoua facilement et c’est elle-même qui mena la maréchaussée jusqu’aux lieux de l’enfouissement. Elle fut emprisonnée et toute sa famille fut montrée du doigt jusqu’au moment où elle dut s’expatrier, du côté de Caen, afin de ne pas avoir à subir la honte liée à cette situation dramatique. Gisèle, quant à elle, tomba pour complicité. La presse locale s’empara de cette affaire qui ne devait pas être la première du genre, d’autant que l’avortement allait bon train même s’il était considéré, à l’époque, comme un crime et que l’Eglise ne se gênait pas pour excommunier ces filles plus malheureuses que criminelles, vu qu’elles étaient soit victimes de viols ou soit victimes consentantes de certaines ardeurs masculines au temps où la contraception n’était pas monnaie courante. Ces filles préféraient fuir plutôt que d’affronter la vindicte populaire et d’entendre les quolibets dont on pouvait bien les affubler, puisque dans le langage local, très coloré, on les appelait vulgairement, et d’une manière méprisante, des « gargouilles à bites ». La méchanceté n’a aucune limite et elle condamne souvent sans appel. En ce qui concerne la découverte du corps de Miarka, rien ne filtra de la conversation que les gendarmes venaient d’avoir avec Auguste et Germaine, à la ferme où je travaillais durant cet été, contrairement à ce que prétendait Raymonde qui pensait en savoir plus dans les heures à venir. L’enquête était en cours, comme il convient de dire dans ces cas-là. Les jours qui suivirent on pouvait noter un peu plus de retenue à table et, chacun vaquait à ses occupations, sans mot dire.

Le temps de la moisson

L’été avançait inexorablement et nous étions au mois d’août lorsque le considérable travail des moissons commença. Un beau matin, alors que j’arrivais à la ferme où m’attendaient café au lait et tartines comme à l’habitude, la patronne s’adressa à moi, après le déjeuner, avec ces mots : « A c’t’heure qu’t’a pris des forces mon gars, t’vas pouvoir donner l’coup d’main à l’Auguste et aux z’autes pour les moissons et comme ti connaît ren t’as qu’à faire c’qui diriont d’faire. » Raymonde, la petite bonne, avait préparé un panier pour les hommes dans lequel elle avait pris soin de mettre quelques morceaux de porc froid, du lard, du fromage, du lait dans un pot métallique, du cidre en bouteilles de verre épais et des pommes. L’ensemble servait à casser la croûte aux champs, après un dur labeur et pour reprendre des forces, au milieu de la matinée. Tout le monde embarqua dans la carriole tirée par notre puissant percheron et direction le champ de Gugus (Auguste). Au préalable, après le déjeuner du matin, Achille (l’homme à tout faire) et Ernest (l’un des journaliers) étaient parti avec la charrette pour ramasser les gerbes de blé et les lier après le fauchage et le battage. A sept heures du matin, il faisait déjà tiède et la température allait en augmentant, sans compter le travail physique intense qui faisait déjà perler des gouttes de sueur sur nos fronts. Après avoir fauché les blés à la main (plus précisément à l’aide de faux et de serpettes), avec l’aide de nos voisins que nous irions renforcer dès demain chez eux pour un travail identique, il fallait battre les épis pour en séparer le grain de l’enveloppe. Un travail de forçat que nul ne voudrait entreprendre aujourd’hui. Il fallait ensuite récupérer les grains et les mettre dans des sacs épais en toile de jute, pendant qu’Achille et Ernest coupaient des bouts de ficelle pour commencer à lier les gerbes de paille confectionnées au sol. Dès que ce travail était réalisé, sur le champ, Ernest prenait la carriole et Achille chargeait les bottes avec sa fourche de bois. Vers dix heures, la petite bonne arriva pour la pause, en ramenant un panier garni de deux grosses boules de pain frais et encore trois bouteilles de cidre. Alors que les hommes mangeaient de bon appétit, tout en riant fort et en se racontant des histoires improbables, Raymonde me pris un peu à l’écart pour discuter plus gentiment que le reste du groupe d’adultes. M’biau gamin, t’sé pourquoua Mimile (Emile le vacher) est plus à l’ferme ?, me demanda Raymonde qui avait l’air déjà de connaître la réponse. « Pas vraiment », répondis-je, « mais je crois savoir qu’il est parti travailler dans une autre ferme pour s’occuper d’un troupeau de vaches plus important. » « Ben pas d’tout ! D’après c’qu’on dit y s’rait en prison pour avoir trucidé Miarka après z’avoir abusé d’elle. » « C’est pas possible, pas un garçon comme lui ! Je sais qu’il n’a pas eu une très belle vie, mais de là à être un tueur, je ne le crois pas. J’étais si triste et la nouvelle me bouleversa, moi qui parlait souvent avec lui lorsqu’il gardait les vaches à la Goupilière. « Y paraît que l’jour du meurtre y gardait le troupiau d’vaches à quéques pas d’l’endroit où les cognes y z’ont découvert l’corps d’Miarka et c’est pour ça qui sont v’nus à l’ferme pour causer avec les patrons. » « Qui a bien pu te raconter cette histoire, Raymonde ? » « C’est point z’une histoire, m’p’tit copain, c’est l’pure vérité. L’aute soir, alors que les patrons croyaient qu’j’étais en train d’dormir, jà ouïe la Germaine en causer avec l’patron. » « Es-tu certaine de ce que tu as pu entendre ? », questionnais-je. « Ouais, même que l’ patron y disait que l’ vacher courait après la Miarka d’ puis un moment et qué v’nait causer un brin avec lui quand il était dans l’pâture et qui gardait l’ troupiau. L’Auguste les avait vu quéques jours avant l’crime et qu’c’est pour ça qu’les cognes y sont venus l’aute jour pour li d’mander où était l’Emile le jour du crime », me répondit Raymonde. « Cela ne veut pas dire que ce soit lui, ont-ils des preuves de sa culpabilité ou a-t-il avoué ? », rétorquais-je à Raymonde. « L’ patron dit qu’les cognes y z’ auraient r’ trouver l’mouchoir d’l’Emile près du corps de la pauvrette et qu’l’ juge aurait mis l’Emile au violon depuis », surenchérit-elle. La conversation s’arrêta brusquement car le signal était donné de reprendre faux, faucilles et autres serpettes pour continuer la moisson. Raymonde regagnait la ferme, afin de vaquer à ses occupations courantes de ménage et de lavage du linge au lavoir communal, alors que je rejoignais Achille et Ernest pour leur donner un coup de main. Durant tout le restant de mon séjour, Raymonde comme moi n’abordions plus ce sujet qui m’effrayait par sa violence. Après avoir fini le battage des gerbes de blé, il fallait bien charger les meules sur la carriole et j’aidais comme je pouvais car j’étais encore jeune et frêle, alors que ce travail était réalisé le plus souvent par des adultes hommes ou femmes. Il n’était pas question de me confier une faux dont le manche était aussi haut que moi, au risque que je ne sache l’utiliser correctement et surtout par peur que je ne me blesse avec cet outil tranchant autant que dangereux s’il n’est pas utilisé par un professionnel. Je regardais les journaliers utiliser cet outil comme on regarde les mouvements d’une danse, les rotations de leurs bassins, la souplesse de leurs gestes, la position de leurs mains et le bruit presque feutré de l’outil qui tranche la paille en demi-lune à chaque coup porté au ras du sol. Je les voyais s’arrêter, de temps à autre, non pas pour souffler mais pour aiguiser leurs lames en s’emparant d’une pierre à faux portée dans un étui accroché aux cordelettes qui tenaient les pantalons, à larges bretelles, à la manière d’une ceinture. Vint le moment de notre repas champêtre puis de la petite sieste courte mais réparatrice, avant de reprendre notre ouvrage jusqu’à l’angélus du soir. Ce n’était pas une mince affaire de faucher les blés, de lier les gerbes, de les battre pour en extraire les grains, avant de charger les meules et de ramener l’ensemble de la moisson à la ferme du Père Auguste. Nous étions tous épuisés de fatigue et je me disais que ce métier n’était pas facile. Aucun de nous ne traîna à table, lors du repas du soir, et chacun regagna sa couche sans demander son reste. Pour ma part, il me fallait encore regagner mon domicile, me débarbouiller et embrasser mes parents avant d’aller plonger dans un sommeil réparateur autant que profond, puisque je posais à peine la tête sur l’oreiller que je partais au pays des songes. La mi-août arriva et la fin des moissons aussi. Cependant nous ne pouvions nous quitter sans participer à la fête traditionnelle clôturant cette riche et intense période de l’année.

C’est la fête

La Passée d’Août était faite, le cochon longuement engraissé avait été tué la veille et j’y avais d’ailleurs laissé mon couteau de poche, bêtement, puisque les plaisanteries parfois douteuses allaient bon train et qu’il me fallait subir, sans que je ne puisse l’imaginer une seule seconde, le bizutage du nouveau venu dans les travaux de la ferme. Nénesse le tueur patenté de cochons, qui passait de ferme en ferme afin d’accomplir son office plutôt ingrat, était arrivé chez Auguste et Germaine avec son panier de couteaux. Au fond de la cour, sous le hangar couvert, à l’endroit où l’on entreposait le foin et la paille, on avait préparé un espace pour cette sale besogne et tout le monde avait été rassemblé pour l’occasion. L’animal était nerveux, il grognait et poussait même des cris à vous glacer les sangs, sentant certainement sa fin proche. Ses pattes avaient été liées, deux par deux, sa tête maintenue sur une large bassine par Casimir (un des trois journaliers), pendant que Nestor et Ernest (les eux autres journaliers) maintenaient le porc qui se débattait de toutes ses forces. La scène était, pour moi, très cruelle et Raymonde arriva pour m’emmener ailleurs mais avant mon départ, Nénesse me demanda mon couteau de poche en m’affirmant qu’il coupait mieux que les siens. Malgré les sourires des uns et des autres, je lui présentais mon couteau qu’il n’ouvrit pas et le fit disparaître dans l’anus de l’animal qui criait de plus bel, avant de me dire : « Ben m’gars, t’es rud’ment blanc, bois un coup d’gniole et ça ira ; tu pourras récupérer ton surin quand j’aurais vidé les boyaux. » Je n’osais répondre car l’homme était d’un abord patibulaire et devait bien peser son quintal, son regard était d’une froideur extrême, son visage cramoisi et quasiment confit, son haleine sentait l’alcool, son allure était moyenâgeuse et il avait une réputation de brute épaisse sans aucun scrupule. Je m’en voulais de lui avoir confié le canif offert par mon père et je décidais de suivre Raymonde qui m’emmena dans sa chambrette pour me rassurer avec des mots gentils. Je voyais bien qu’elle aussi ne semblait pas apprécier Nénesse. Malgré l’éloignement, une série de cris stridents arriva jusqu’à nous. Raymonde posa ses douces mains sur mes oreilles, comme pour me protéger de cette agression extérieure et malgré cela je croyais entendre les cris et les pleurs d’un enfant. Ce moment me semblait interminable et Raymonde me câlinait en posant ma tête sur sa poitrine, tout en essayant de chanter une chanson bien que le cœur n’y était pas. Après plusieurs minutes qui me paraissaient être des heures, le silence s’imposa. Le cochon avait été tué. Raymonde me quitta, afin d’aller récupérer et laver mon couteau de poche, en me demandant de rester dans sa chambre et d’attendre son retour. Elle me raconta qu’à son arrivée le tueur était en train de rire en lui tendant mon couteau. Puis ce boucher arriva dans la grande salle de la ferme, là même ou la bête avait été entreposée par les trois journaliers aidés par le patron, avant de procéder à sa découpe et à la récupération de la bassine de sang qui allait servir à faire le boudin aux oignons. Ne pouvant payer le tueur, au moment de son départ, Auguste (le patron) lui fit cadeau d’une cuisse arrière entière (jambon), d’un jarret et d’un bon morceau de lard gras en lui disant de venir rechercher le boudin, le pâté de tête, les rognons et les saucisses le lendemain, ne manquant pas de l’inviter au banquet clôturant la fin des moissons. Le matin du grand banquet, toute la ferme était en effervescence pour préparer au mieux la fête. Raymonde était en cuisine, depuis très tôt le matin et après la traite la patronne s’attelait également à la préparation du festin. Un immense plateau de bois servant de table reposait sur des tréteaux et des bancs avaient été dressées à l’extérieur, en raison du très beau soleil qui dardait ses rayons. Il fallait déjà se mettre sous le châtaigner pour avoir de l’ombre et un peu de fraîcheur. Le cidre coulait à flots et les pichets faisaient le va-et-vient entre la cave et la table autour de laquelle pouvait s’asseoir une vingtaine de convives. Avant de partager ce généreux repas, et les nombreuses victuailles faites de charcuteries, de viandes, de pommes de terre, de fromages, des fruits de saison, des tartes, des confitures et trois gros pains ronds. Auguste (le patron) prit la parole et remercia tous les participants à cette grande manœuvre qu’étaient les moissons, en plus du travail ordinaire et quotidien de la ferme, puis invita l’assemblée à trinquer avec du cidre ou du vin (ce qui était exceptionnel). Tout le monde s’attabla dans la bonne humeur et quelques joues étaient déjà empourprées par les effets de l’alcool. Hommes et femmes riaient fort, mangeaient avec les doigts de bon appétit tout en claquant énergiquement de la bouche et se racontaient des histoires plutôt grivoises. Nul ne faisait attention à Raymonde et à moi, alors que Nestor (un des trois journaliers) faisait danser deux ou trois couple un peu pompette au son de son accordéon, avant de boire le café et de plonger le nez dans la gniole. Raymonde m’entraîna à l’écart, elle était visiblement un peu triste malgré l’ambiance festive et je lui demandais la raison de son état. « J’vas pus t’voir mon p’tit copain, tu vas r’ prendre le ch’ min d’l’école et j’vais pus pouvoir t’aimer comme j’voudrais, tu vas m’manquer et j’espère qu’tu r’ viendras m’voir quand tu vendras chercher t’ lait », me dit-elle d’une voix douce et tristounette. « Bien sûr que je viendrais te voir et puis tu sais où j’habite, c’est quand même pas loin de la ferme et tu peux même venir me chercher pour qu’on aille se promener tous les deux », lui répondis-je. Il faut croire que ma réponse lui fit un effet bœuf puisqu’elle m’embrassa goulûment à pleine bouche dans un recoin de l’étable, avec beaucoup moins de brutalité que les autre fois, avant de m’entraîner, par la main, dans ce qui lui servait de chambrette. Nous nous allongeâmes sur son petit lit, l’un contre l’autre et dans la fraîcheur de la pierre épaisse des murs de cette pièce toute petite, main dans la main, bouche contre bouche et cœur contre cœur, si j’ose dire ; avant de la regarder dans les yeux puis de nous assoupir paisiblement, sans aucune caresse. Nous étions si bien, pendant que les autres ripaillaient à l’extérieur. Ce moment de partage fut tendre et je promettais à Raymonde de revenir, puis elle d’ajouter : « J’compte sur toué mon p’tit moureux qu’j’aime de tout mon cœur », puis elle m’embrassa une dernière fois en me caressant le visage et avant que je ne parte, après avoir salué les patrons ainsi que celles et ceux avec lesquels j’avais partagé intensément cette « Passée d’Août ».

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s