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« Le Radeau de la Méduse » par Bruno Ressuche

24 Mai

Incarnation de l’artiste romantique fasciné par le clair-obscur, Théodore Géricault a 27 ans en 1818, lorsqu’on annonce qu’un nouveau Salon va s’ouvrir au Louvre, Salon soutenu par les deniers du roi. Soucieux d’assurer sa notoriété, Géricault projette d’y présenter une œuvre spectaculaire. Il lui faut trouver un sujet. Or, depuis quelques mois, l’attention médiatique est focalisée sur un fait divers. On ne parle plus que de l’affaire de la Méduse. Fasciné, Géricault se met à l’œuvre. Il prend d’abord connaissance du récit de deux survivants qu’il finit par rencontrer. Alexandre Corréard et Henri Savigny étaient respectivement ingénieur-géographe et aide-chirurgien sur la Méduse.

Que lui conte-t-on ?

Après les Cent-jours, Waterloo et le retour de Louis XVIII, le traité de Paris permet à la France de récupérer ses comptoirs du Sénégal. Le nouveau gouverneur Schmaltz et trois cent quatre-vingt-douze fonctionnaires, militaires, scientifiques et colons ont à rallier Saint-Louis du Sénégal.

Le 16 juin 1816, une division de quatre bâtiments militaires quitte Rochefort et prend la mer. Il s’agit de la frégate La Méduse, de la corvette L’Écho, du brick L’Argus et de la flûte La Loire. Le commandement de l’expédition est confié au capitaine de frégate Hugues Duroy de Chaumareys, un officier sans expérience malgré ses cinquante et un ans, puisqu’il n’a plus navigué depuis l’Ancien Régime. Estimant que les autres navires sont bien trop lents, Chaumareys commence la traversée en les distançant. La Méduse se retrouve bientôt isolée. Il s’agit d’un bâtiment moderne à trois mâts et quarante-quatre canons, la frégate la plus récente et la plus rapide de la flotte française. A bord de La Méduse, l’ambiance est délétère. Marins et officiers napoléoniens détestent Chaumareys, le noble royaliste qui le leur rend bien. Souvent aviné voire ivre-mort, Chaumareys mésestime la position du navire. Les officiers l’avertissent du danger imminent : la frégate se dirige droit vers les hauts fonds du banc d’Arguin. Chaumareys refuse de l’admettre…

Le 2 juillet vers 15 heures, La Méduse s’échoue sur le banc de sable à soixante kilomètres des côtes de l’actuelle Mauritanie. Plusieurs tentatives de renflouement échouent puis une violente tempête secoue la frégate. Des voies d’eau apparaissent dans la carène, la quille est brisée. Chaumareys décide de l’abandon du navire. Il établit en secret la liste de ceux qui seront répartis dans les six canots de sauvetage. A l’aide de pièces de bois récupérées dans la mâture, il fait construire un radeau de vingt mètres sur sept, sur lequel s’entassent une partie de la cargaison et cent cinquante hommes d’équipage.

Le 4 juillet, ordre est donné d’évacuer La Méduse. Chaumareys est un des premiers à quitter le navire. Les chaloupes gagnent la côte, peu soucieuses du radeau qui dérive au gré des courants. Sur le radeau que les marins ont surnommé la machine, il n’y a ni eau potable, ni vivres, seulement des barriques de vin. La charge est trop importante et les hommes trop nombreux ont de l’eau jusqu’aux genoux. La première nuit fait vingt victimes.

Le 5 juillet, dans un délire collectif, les hommes s’enivrent et décident de mourir immédiatement. Ils commencent à couper les cordages à coups de hache pour envoyer la machine par le fond. Un féroce combat s’engage, des hommes passent par-dessus bord.

Le 6 juillet, au matin du deuxième jour, on compte soixante-trois nouvelles victimes. Les hommes que la faim tenaille ont maintenant de l’eau jusque-là taille.

Le 7 juillet, les naufragés arrachent quelques lambeaux de chair aux cadavres qui jonchent le radeau, et les dévorent.

Le 8 juillet, il ne reste plus que vingt-sept personnes à bord. On jette les plus faibles à la mer. Les naufragés sont désormais quinze.

Le 17 juillet, après treize jours de dérive et d’horreur, une voile apparaît à l’horizon. C’est celle du brick L’Argus. En effet, Chaumareys l’a envoyé avec pour mission, non pas de rechercher les naufragés, mais de retrouver l’épave de La Méduse à bord de laquelle sont restés quatre-vingt-dix mille francs, propriétés du Roi ! Malgré tous leurs efforts pour attirer l’attention du brick, les malheureux survivants de la machine sont de nouveau abandonnés aux éléments. Quelques heures plus tard, toujours à la recherche de l’épave, L’Argus repasse dans les parages, repère la machine et recueille enfin les infortunés. C’est à ce moment que l’on remarque la chair humaine à sécher sur les cordages, vestiges du cannibalisme. A son arrivée à Saint-Louis, l’Argus ne compte plus que dix survivants de la machine.

Le 4 septembre, l’épave de La Méduse est retrouvée par L’Argus. Sur les dix-sept hommes restés à bord pendant quarante-cinq jours, trois ont survécu.

De retour en France, Chaumareys est jugé par un conseil de guerre le 25 février 1817. Il risque la peine de mort. La sentence est prononcée le 3 mars 1817 : « Hugues Duroy de Chaumareys, chevalier des ordres royaux de Saint-Louis et de la Légion d’honneur, est condamné à cinq voix sur huit, à être rayé de la liste des officiers de la marine et à ne plus servir. À cinq voix sur huit, il est condamné à exécuter une peine de trois années de prison. »

De novembre 1818 à juin 1819, Géricault travaille avec acharnement à transcrire l’instant d’espoir où les quinze survivants ont vu apparaître la voile de L’Argus à l’horizon. Il fait construire une maquette grandeur nature du radeau dans son atelier, près de l’hôpital Beaujon où il se procure des restes humains. Le crâne rasé, il s’astreint à une discipline de vie monastique. L’artiste, dont l’atelier est très bien rangé mais où règne une puanteur étouffante, travaille méthodiquement dans le silence le plus complet. Il ne sort que très rarement. Sept des dix rescapés viennent poser pour lui.

Le 25 août 1819, l’immense tableau est présenté au Salon du Louvre sous le titre générique Scène de naufrage. Le titre initial Le radeau de la Méduse, a été censuré afin d’éviter les foudres de la monarchie. Malgré les mille trois cent œuvres du Salon, les critiques ne parlent que du tableau de Géricault, ceci pour trois raisons principales Pour les Impérialistes, il symbolise le mépris porté par l’aristocratie à l’encontre du peuple, et l’incompétence notoire des officiers de l’ère post-napoléonienne, recrutés au sein des dernières familles de l’Ancien Régime.

Le choix de placer un homme noir au centre de la composition est très controversé, et il manifeste les opinions abolitionnistes de l’auteur.

Le sujet et le style de cette œuvre marquent un tournant dans la peinture. S’éloignant du Classicisme, ils signent l’avènement du Romantisme et du Réalisme en influençant fortement Delacroix, Courbet, Manet et bien d’autres.

Géricault meurt en 1824, à l’âge de 33 ans. C’est au Louvre qu’on peut admirer cette œuvre témoin de son temps.

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