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« Propre comme au Moyen-Âge » par Bruno Ressuche

12 Juin

D’après Historama N°40, juin 1987.

L’hygiène n’est pas un bienfait des temps modernes, mais un art médiéval cultivé avec amour. L’eau y est un élément sacré, un remède et un immense plaisir. Les bains sont une survivance des thermes romains et on sait qu’à l’époque carolingienne, les palais et les monastères en renferment. La mode en est remise à l’honneur par les Croisés qui ont découvert l’Empire romain d’Orient et ses habitudes d’hygiène héritées de l’Antiquité.

Dès le début du XII° siècle, d’innombrables sources dont les traités de médecine, les herbiers, les romans profanes, les fabliaux, les inventaires après décès, les comptes royaux et princiers, et les enluminures des manuscrits, nous révèlent que l’eau fait partie du plaisir de vivre. « Li baigners en eau douce fait en étuve et en cuve, et en eau froide, fait la santé garder …seul le bain chaud peut expulser l’ordure que la nature cache par les pertuis de la chair. » On se lave fréquemment pour être propre mais aussi par plaisir. Des milliers de manuscrits décrivent le bain des enfants plusieurs fois par jour. La simplicité un peu rude des mœurs fait que l’on ne voit pas malice à se mettre nu entre adultes. On s’accommode très bien d’une liberté des sens. On va aux étuves pour s’y rencontrer.

Au XIII° siècle, les traités de médecine et d’éducation instaurent une véritable obsession de la propreté infantile. « Quand l’enfant a assez dormi, on doit le laver trois fois par jour. On le baigne et oint pour nourrir la chair nettement » Si, au début du siècle, on se contente encore de s’immerger dans de grandes cuves remplies d’eau chaude, en 1258, Etienne Boileau, prévôt de Paris sous Saint-Louis et auteur du Livre des métiers qui codifie les usages corporatifs, fait déjà la différence entre les étuves dites sèches et humides (saunas). Un décret de fabrication rend obligatoire l’apposition d’un sceau sur le savon. Il y a trois sortes de savon : le gallique, le juif et le sarrasin, selon qu’il est fabriqué avec de l’huile ou de la graisse animale mélangée à de la potasse. Si on n’a pas de savon, on se sert de plantes comme la saponaire. Un herbier du XIII° siècle conseille le jus de bette pour éliminer les pellicules, et les feuilles de noyer ou de chêne pour obtenir une belle chevelure. Dans ce même herbier, pour éviter la « puanteur », on préconise de s’arracher les poils et de laver les aisselles avec du vin associé à de l’eau de rose et à du jus d’une plante appelée casseligne. Pour se blanchir les dents, il faut se les frotter avec du corail en poudre ou de l’os de seiche écrasé. Les dames soulignent quelques veines de bleu pour mettre en valeur la blancheur et la transparence de la peau. Les étuves sont à peu près toutes construites sur le même modèle. Classiquement, un rez-de-chaussée domine une cave où sont placés deux énormes fourneaux en brique. Ce rez-de-chaussée est divisé en deux grandes pièces avec une antichambre commune. La première pièce est une vaste salle de bain avec une spacieuse cuve en bois en son milieu et de nombreuses baignoires en bois pour une ou deux personnes sur les côtés.

La seconde pièce est la salle d’étuve, la pièce la plus chaude dont le plafond en coupole est percé de trous au travers desquels s’échappe l’air chaud. Autour, des sièges et des gradins permettent de se relaxer. Aux étages supérieurs, des chambres à coucher favorisent la prostitution.

Les statuts interdisent d’accueillir les malades dont les lépreux, mais aussi les prostituées. En effet, les étuves sont des lieux sortes d’agréments galants. Dans le règlement de Saint Louis, en 1268, ce sujet est abordé : « Que nul du dit mestier ne soutienge en leurs étuves, bordiaux de jour et de nuit. »

A partir du XIV° siècle, les bains sont tout à fait intégrés à la vie quotidienne et les étuves fleurissent. Au point du jour, les crieurs passent dans les rues pour avertir la population :  » Seigneurs, venez vous baigner et étuver sans plus attendre… Les bains sont chauds, c’est sans mentir  » Ces établissements sont extrêmement florissants et rapportent beaucoup d’argent. L’Eglise en possède beaucoup. Les étuviers sont constitués en corps de métiers, il leur incombe d’entretenir leurs étuves et les prix sont fixés par le prévôt. « …les maîtres qui seront gardes du dit métier, pourront visiter et décharger les tuyaux et les conduits des étuves, et regarder si elles sont nettes, bonnes et suffisantes, pour les périls et les abreuvoirs où les eaux vont ». Cet édit montre la connaissance des dangers d’une eau polluée pour la population. En 1410, la reine de France récompense les artisans travaillant pour elle en leur offrant un abonnement aux étuves.

Dans la deuxième moitié du XV° siècle, après la guerre de cent ans et la peste noire, la croissance urbaine va de paire avec la reprise économique. Les étuves deviennent de grands établissements. La ville attire et la prostitution se développe. Les miniatures d’alors en révèlent principalement le côté libertin. Ces petits tableaux nous dévoilent l’ambiance de ces étuves où tous les objets sont en place pour le plaisir des sens. Dans les grandes cuves se tiennent des couples nus, auxquels on sert de véritables festins. Les servantes s’affairent, chargées de collations tandis que les couples enlacés se caressent sans retenue. On aperçoit parfois les chambres à coucher où les couples vont prendre leur divertissement. On instaure la séparation des sexes. Une ordonnance décide que les étuves seront réservées aux femmes le mardi et le jeudi, et aux hommes le mercredi et le lundi. Mais les autres jours, vendredi, samedi et dimanche, les étuves se transforment en lieux de plaisirs en tout genre… Malgré la surveillance des bains par les chirurgiens-barbiers et les règlements qui répètent avec obstination que l’accès aux bains doit être interdit aux bordiaux, la mesure reste inefficace. Pour contourner la loi, les étuviers font de l’étage leurs appartements privés où la prostitution continue de plus belle. A la fin du XV° siècle, les procès se multiplient.

Les cuviers sont de dimensions si réduites qu’on ne peut plus s’y laver que les pieds ou les cheveux. Finis les bains d’immersion, voici venue l’ère des ablutions. La fermeture des étuves s’explique-t-elle par l’apparition de la syphilis qui touche le monde occidental ? Peut-être, mais on assiste aussi à un retour à la moralisation des mœurs, la notion de péché envahissant de plus en plus les consciences. Critiquée à propos des mœurs légères de certains de ses membres, l’Eglise se reprend. Elle déclare alors que l’eau est néfaste et qu’il suffit d’observer une main restée longtemps dans l’eau pour constater l’aspect parcheminé de la peau et donc son côté délétère…

Au XVI° siècle, la pratique du bain est révolue. La femme correctement éduquée se doit de procéder au lavage des mains et du visage, c’est-à-dire à la partie visible du corps. C’est désormais l’habit et le linge blanc qui véhiculent la valeur de la propreté à partir de la toilette sèche, une pratique plus proche de l’apparence extérieure que de l’hygiène. La crasse devient vertu en préservant de sa couche protectrice la peau des agressions, de l’infection et de la maladie qui pénètre par les pores. La reine Margot se vante de « …ses mains non décrassées depuis huit jours ». Elle s’enduit le visage de poudre blanche, symbole de distinction et de raffinement au même titre que le blanc du vêtement. Ce fard blanc nommé céruse, est à base de plomb… Dans tous les cas, le sens de la vue et le paraître comptent bien plus que celui de l’odorat. Sous François 1°, on utilise les cheminées pour satisfaire ses besoins naturels.

A Mézières, on est prié de pisser dans des récipients placés là par les tanneurs.

Par coquetterie, on agrémente sa figure de mouches très à la mode : une galante sur l’arrondi de la pommette, une effrontée sur le nez, une passionnée au coin de l’œil, sans oublier la plus troublante, la baiseuse au coin des lèvres. On aime à se maquiller, le fard rouge carmin est destiné à la promenade, le rouge vermillon à la clarté des chandelles du soir. Le noir cerne le regard, les lèvres et les sourcils brillent de l’application de crème. Pour terminer, on s’asperge de poudres odorantes et de parfums variés achetés à grands frais dans des boutiques spécialisées.

L’amorce d’un changement intervient vers le milieu du XVIII° siècle avec l’apparition du bidet, la pièce d’eau des cuisses inventée par les ouvriers parisiens du meuble. Le pot à pisser apparaît ainsi que le bourdalou attaché sous les longues robes des femmes pour leurs permettre de faire discrètement leurs besoins en toutes circonstances, par exemple à l’église lorsque le sermon s’éternise. Le vocable viendrait du père jésuite Bourdaloue prédicateur qui avait la fâcheuse tendance à ne pas savoir terminer à temps ses sermons… En 1769, les premiers water-closets nous arrivent d’Angleterre. Ce n’est qu’au milieu du XX° siècle qu’ils quitteront les fonds de jardin, de cour ou les paliers.

A Mézières, perpendiculaire à la rue Monge se trouve la rue des Étuves.

 

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